CHRÉTIENS ET PAÏENS. Dialogue entre François Flahault et Thibault Isabel (2/4).



T.I. : Pour parler maintenant du mythe d’Adam et Eve, quelle représentation le christianisme donne-t-il de la culture et de la vie sociale, à travers ce récit ? Présente-t-il l’individu comme un être déjà pleinement accompli dans son humanité, dès l’état présocial du jardin d’Eden, ou l’humanisation est-elle envisagée comme un processus qui demanderait à s’accomplir au milieu des autres, dans la société ? 



F. F. : Il y a un point fondamental dans la lecture chrétienne du mythe d’Adam et Eve, qui prend à rebours toutes les conceptions plus anciennes : c’est l’idée que l’homme est créé à l’image de Dieu. Cette expression « à l’image de Dieu » signifie que les hommes étaient aussi parfaits que possible lorsque Dieu les a créés. Comme le dit Rousseau : « Tout est bien sortant des mains de l'Auteur des choses, tout dégénère entre les mains de l’homme. » C’est là une mutation dont il ne faut pas sous-estimer l’impact. L’une de ses conséquences implicites est que la vie sociale est alors considérée comme n’étant nullement constitutive de l’être humain – et cela constitue un retournement de perspective complet par rapport à ce que la plupart des cultures humaines avaient pensé jusque-là. En effet, les mythes recueillis dans la plupart des sociétés traditionnelles présentent généralement l’humanisation comme un processus inséparable de la vie sociale, des institutions et de la culture. Celles-ci revêtent donc une portée ontologique. Le platonisme, puis le christianisme ont conduit à attribuer une moindre valeur à tout ce qui nourrit et soutien la vie sociale.


Cette dépréciation est particulièrement accentuée chez saint Augustin, pour qui la société et ses contraintes ont pour fonction de contenir une humanité déchue devenue incapable d’aller d’elle-même vers le bien. Dès lors que l’on considère que l’organisation sociale résulte du péché originel, il s’ensuit que, si nos premiers parents ne l’avaient pas commis, il n’aurait pas été nécessaire que les humains vivent en société. Certes, tous les théologiens n’ont pas vu les choses ainsi. Thomas d’Aquin, fidèle à Aristote, estimait que, même si Adam et Eve n’avaient pas péché, leurs descendants auraient connu une vie sociale,  celle-ci faisant partie du projet divin. Mais ce n’est pas la conception de Thomas d’Aquin qui l’emportera au cours des siècles ; la vision qui l’emportera sera proche de celle d’Augustin (et c’est une vision que l’on peut qualifier d’utilitariste). Cette évolution s’effectuera notamment sous l’influence des franciscains, dès le XIVe siècle. Plus tard, les jésuites et les monarchomaques poursuivront dans cette voie : ils élaboreront la distinction entre état de nature et état social, promise à un si grand avenir. Il s’agira pour eux de montrer que la souveraineté des rois ne leur vient pas directement du Ciel, mais du consentement de tous ceux qui, en quelque sorte, fondent la société en se plaçant de manière délibérée, réfléchie et volontaire sous le pouvoir du prince. Ces constructions théologico-politiques, où la notion de contrat ne tardera pas à jouer un rôle central, ont nourri la réflexion des philosophes et des juristes, du XVIIe siècle jusqu’à nos jours. 


Ainsi, nous sommes toujours tributaires aujourd’hui de cette vision contractualiste, qui suppose des individus déjà humanisés dans un état de nature présocial. Ce n’en est pas moins une fiction, démentie par toutes les connaissances scientifiques dont nous disposons. Mais il est difficile de se défaire de cette mise en récit qui a été partagée par tant de grands auteurs comme Hobbes, Locke ou Rousseau, et que l’enseignement donné à l’université reconduit nécessairement en glosant ces auteurs. C’est là l’exemple d’une grande croyance occidentale sans le moindre fondement empirique, et néanmoins reprise à leur compte par les enseignants des établissements supérieurs laïques. Ceux-ci se croient généralement affranchis de croyances religieuses telles que le créationnisme, sans se rendre compte, semble-t-il, que l’hypothèse d’individus humains à l’état de nature est incompatible avec le darwinisme.


La conception chrétienne de l’individu créé à l’image du Dieu unique n’empêche pas qu’il existe un christianisme social (les religions, comme l’a souligné Paul Veyne, ne sont pas faites d’une seule pièce, ce sont des ensembles composites). Beaucoup de chrétiens considèrent donc qu’un être humain en vaut un autre, quel que soit son rang social. Nous sommes tous frères en Dieu (les hommes sont les fils de Dieu : cette conviction était déjà stoïcienne avant d’être reprise par les chrétiens). Mais l’idéal de sollicitude et de charité n’empêche pas que les médiations sociales restent sous-évaluées par les chrétiens (et par bien des laïcs à leur suite). L’idée chrétienne d’amour, si importante, implique l’idée d’un lien direct, non médiatisé. Or, cette conception elle-même est à interroger : il est en effet évident, à observer la vie quotidienne, que les êtres humains ne se lient les uns aux autres que par l’intermédiaire de quelque chose, et pas directement par une effusion de bienveillance. Un des traits par lesquels le langage humain se distingue des langages animaux est qu’il véhicule nécessairement un contenu : on ne peut pas éviter de parler de quelque chose, alors que nos cousins les primates n’ont pas besoin dans leurs relations sociales de parler de quoi que ce soit. Ils entrent directement en contact, en exprimant simplement une attitude : agressive, soumise, amicale, etc. Nous, au contraire, pour montrer notre intérêt ou notre attachement à quelqu’un, devons nous demander de quoi nous allons parler avec cette personne dans le but de nous rapprocher d’elle, de partager avec elle des sentiments amicaux. Lorsque des gens ne trouvent rien à se dire ou pressentent qu’ils n’auront rien à se dire, ils s’évitent. Cela bien qu’ils n’aient a priori aucune hostilité les uns à l’égard des autres (mais s’ils sont néanmoins obligés de se côtoyer, une animosité peut se développer). Le fait humain lie d’une manière indéfectible et indissociable la vie sociale à la culture – la culture entendue au sens d’un contenu qui nourrit l’existence de chacun en même temps que sa relation aux autres. Ces contenus sont multiples : biens matériels et immatériels, convictions, centres d’intérêts, pratiques culturelles, sportives, etc.
Si sociales que soient certaines orientations du christianisme, celui-ci n’en demeure pas moins une religion de salut. Et cette religion, par conséquent, voudrait que nous ne fassions pas de ce monde et de notre participation à la vie sociale notre horizon dernier, mais que nous tendions vers le suprasocial et le supraterrestre. Le christianisme tend donc à sous-évaluer les médiations apportées par la société et la culture au profit d’une conception de l’amour comme relation directe à l’autre, et s’appuyant seulement sur de bonnes intentions.


Dans la vie quotidienne, nous faisons tous l’expérience de ce qu’il y a de vital dans le fait d’avoir une place dans le tissu social. Mais cela ne nous donne pas pour autant les moyens de penser ce que notre tradition philosophique et religieuse se refuse à penser. La philosophie occidentale, comme chacun sait, a été profondément marquée par le platonisme et le christianisme. C’est évident chez Kant, par exemple, pour qui l’existence des deux mondes n’est pas une thèse à démontrer, mais un présupposé qui va de soi. Même Nietzsche, en dépit de ses revendications en faveur du paganisme (un paganisme dont il avait une vision passablement romantique), reste tributaire de la vision héroïque de l’affirmation de soi et dévalue considérablement, lui aussi, la dimension sociale de l’existence. Tout en se présentant comme l’anti-Platon, il lisait et admirait le transcendentaliste américain Emerson.
La pensée occidentale est tellement imbue de la richesse et de la grandeur de sa tradition qu’elle se regarde elle-même avec une admiration naïve qui va à l’encontre de l’esprit critique dont, pourtant, elle ne cesse de se prévaloir. Nous sommes encore loin, malheureusement, de porter sur nos modes de pensée le regard distancié avec lequel les anthropologues considèrent les cultures non occidentales.


Extrait du texte "CHRÉTIENS ET PAÏENS", dialogue entre François Flahault et Thibault Isabel publié dans Krisis : Polythéisme/Monothéisme ?. La 1e parte de cet entretien se trouve sur ce blog (dans "Articles et Entretiens").





François Flahault. Philosophe. Membre du Centre de recherche sur les arts et le langage et directeur de recherche émérite au CNRS. On lui doit une multitude d’ouvrages, parmi lesquels Où est passé le bien commun ? (Mille et une nuits, Paris 2011), Le crépuscule de Prométhée (Mille et une nuits, Paris 2008), Adam et Eve. La condition humaine (Mille et une nuits, Paris 2007), Be Yourself. Au-delà de la conception occidentale de l’individu (Mille et une nuits, Paris 2006), Le paradoxe de Robinson. Capitalisme et société (Mille et une nuits, Paris 2005), Le sentiment d’exister. Ce soi qui ne va pas de soi (Descartes & Cie, Paris 2002) ou encore La méchanceté (Descartes & Cie, Paris 1998).







Thibault Isabel. Né en 1978, à Roubaix. Docteur en esthétique, il est également diplômé en lettres et en histoire du cinéma. Il mène désormais ses recherches dans le champ de la philosophie générale, de l’anthropologie culturelle et de l’étude comparée des mentalités et des systèmes de pensée. Il a publié de nombreux articles dans des revues spécialisées, ainsi que cinq ouvrages présentés sur http://www.leblogdethibaultisabel.blogspot.fr/  et www.thibaultisabel.com.




Krisis : Polythéisme/Monothéisme ?, avec aussi dans ce numéro :

Kostas Axelos. Né en 1924 et mort en 2010. Philosophe français d’origine grecque, il fut professeur à la Sorbonne et spécialiste d’Héraclite, de Marx, de Nietzsche et de Heidegger. Sa pensée compte sans doute parmi les plus marquantes de la seconde moitié du XXe siècle. On lui doit notamment Marx, penseur de la technique, Editions de Minuit, Paris 1961, Le jeu du monde, Editions de Minuit, Paris 1969, Métamorphoses, Editions de Minuit, Paris 1991 et Réponses énigmatiques, Editions de Minuit, Paris 2005. Le texte que nous publions est tiré de Héraclite et la philosophie, Editions de Minuit, Paris 1962.

Geneviève Béduneau. Née en 1947. Docteur en théologie, elle a en outre suivi pendant sept ans les cours d’Antoine Faivre à l’EPHE, et pendant quatre ans les cours de Jean-Loup Lemaître. Elle a longtemps enseigné l’histoire de l’Eglise à l’Institut de théologie orthodoxe de Paris. Elle est l’auteur de nombreux articles dans les revues Balkans-infos, Présence orthodoxe, Liber mirabilis et Oniros. Elle anime enfin un site intitulé Réflexions sur les temps qui courent peut-être (à l’adresse : http://reflexsurtempscourants.blogspot.com).

Frédéric Dufoing. Né en 1973, à Liège. Il est diplômé en philosophie et sciences politiques. Essayiste et critique, il a fondé et co-dirigé la revue Jibrile avec Frédéric Saenen. Il est aussi l’auteur d’un livre intitulé L’écologie radicale (Infolio, Paris 2011), travaille sur les œuvres d’Ivan Illich (« Ivan Illich, critique de la modernité industrielle », in La Presse littéraire, Paris 2007) et de Wendell Berry, ainsi que sur l’éthique animale. Il a en outre publié des chroniques sur le cinéma (« Fellini, composteur d’Italie », in La Revue du cinéma, Paris 2007) et sur la musique post-punk britannique (« Factory, enquête sur un exercice de nostalgie intégrale », Gueules d’amour, Mille et une nuits, Paris 2003).

Michel Maffesoli. Né en 1944, à Graissessac. Ancien élève de Gilbert Durant et Julien Freund, il est professeur de sociologie à l’Université Paris Descartes, administrateur du CNRS et membre de l’Institut universitaire de France. Il a fondé en 1982 avec Georges Balandier le Centre d’études sur l’actuel et le quotidien (CEAQ) et dirige la revue Sociétés, ainsi que les Cahiers européens de l’imaginaire. Il est aussi secrétaire général du Centre de recherche sur l’imaginaire et membre du comité scientifique des revues Space and culture et Sociologia internationalis. Il a reçu le titre de docteur honoris causa des universités de Bucarest, Porto Allegre et Braga. On lui doit près de trente livres, parmi lesquels on citera Sarkologies. Pourquoi tant de haine(s) ? (Albin Michel, Paris 2011), La crise est dans nos têtes ! (Jacob-Duvernet, Paris 2011), Matrimonium (CNRS Editions, Paris 2010), Apocalypse (CNRS Editions, Paris 2009), La République des bons sentiments (Rocher, Paris 2008), Le réenchantement du monde. Morales, éthiques, déontologies (La table ronde, Paris 2007), L’instant éternel. Le retour du tragique dans les sociétés postmodernes (La table ronde, Paris 2003), Du nomadisme. Vagabondages initiatiques (Le livre de poche, Paris 1997) et Le temps des tribus (Le livre de poche, Paris 1991). Michel Maffesoli dispose enfin d’un site personnel : www.michelmaffesoli.org.

Louis Ménard. Né à Paris en 1822 et mort en 1901. Il fut l’ami d’enfance de Baudelaire, avant de se tourner tour à tour vers les études littéraires et la chimie (dans laquelle il se distingua en découvrant le collodion). Il fut un fervent partisan de la révolution de 1848, et dut ensuite s’exiler à Londres, puis à Bruxelles, où il fit la connaissance de Karl Marx ; il soutiendra d’ailleurs toute sa vie le socialisme, dont il occupera les positions les plus radicales. Il revint à Paris après l’amnistie de 1852, et publia alors un premier recueil de poèmes, dans le style antiquisant de son ami Leconte de Lisle. Son principal champ d’activité fut sans doute néanmoins l’étude de la Grèce ancienne, à laquelle il se consacra à travers ses deux thèses de doctorat (à savoir De sacra poesi Graecorum et La morale avant les philosophes, en 1860), ainsi que plusieurs ouvrages ultérieurs comme Le polythéisme hellénique (1863), Histoire des Grecs (1894) ou Les questions sociales dans l’Antiquité (1898). Il s’intéressa aussi plus largement à l’histoire religieuse, avec notamment Histoire des anciens peuples de l’Orient (1882), Histoire des Israélites d’après l’exégèse biblique (1883) et Etudes sur les origines du christianisme (1893). Et il écrivit enfin des livres de poésie ou de philosophie marqués par le souci de promouvoir et de réhabiliter la pensée païenne, comme dans Rêveries d’un païen mystique (1876) et Opinions d’un païen sur la société moderne (1895). Notons qu’on lui doit également la traduction des livres attribués à Hermès Trismégiste (en 1866). A la fin de sa vie, il devint professeur à l’Ecole des Arts décoratifs (1887), et il milita pour l’adoption d’une orthographe réformée et simplifiée. Le texte que nous publions ici est emprunté au Polythéisme hellénique (Livre III, Chapitre I, « Le sacerdoce »).

Walter Otto. Né en 1874 et mort en 1958. Philologue allemand spécialisé dans l’étude de la religion grecque antique, on le connaît notamment pour des œuvres comme Dionysos. Le mythe et le culte, Gallimard, Paris 1969 (1933) ou L’esprit de la religion grecque ancienne. « Theophania », Berg, Paris 1995 (1959). Le texte que nous reprenons est tiré de Les dieux de la Grèce. La figure du divin au miroir de l’esprit grec, trad. de C.-N. Grimbert et A. Morgant, Payot, Paris 1981 (1929).

Jean Soler. Né en 1933 à Arles-sur-Tech. Agrégé de lettres, il a enseigné le français, le grec et le latin, avant d’entrer au Ministère des Affaires étrangères et d’être nommé directeur du Centre de civilisation française à l’Université de Varsovie (1965-1968). Il a aussi été conseiller culturel de l’ambassade de France en Israël de 1969 à 1973 et de 1989 à 1993, et a encore exercé les mêmes fonctions à Téhéran (1973-1977) et à Bruxelles (1977-1981). Il a été directeur régional des Affaires culturelles pour la région Provence-Alpes-Côte d’Azur (1981-1985) et secrétaire général du Conseil national des langues et des cultures régionales (1985-1987). Comme auteur, il a collaboré à l’Histoire universelle des Juifs, sous la direction d’Elie Barnavi (Hachette, Paris 1992). Il a également élaboré une trilogie intitulée « Aux origines du Dieu unique », composée de L’invention du monothéisme (De Fallois, Paris 2002), de La loi de Moïse (De Fallois, Paris 2003), ainsi que de Vie et mort dans la Bible (De Fallois, Paris 2004). On lui doit enfin plus récemment La violence monothéiste (De Fallois, Paris 2008). Le texte que nous publions dans ce numéro a déjà été diffusé sur le site : http://www.aroumah.net.

Philippe Simonnot. Né en 1941. Docteur en sciences économiques, il dirige l’Observatoire économique du droit (Université de Versailles-Saint-Quentin) et enseigne l’analyse économique du droit dans les Facultés de droit de Paris X (Nanterre) et de Versailles. Il est également le fondateur et le directeur de l’Observatoire des religions et de l’Observatoire économique de la Méditerranée. Il publie épisodiquement des chroniques économiques dans la presse, notamment au Monde et au Figaro. On lui doit récemment Delenda America (Editions Baudelaire, Lyon 2011 ; cf. le site http://www.delendaamerica.fr/), ainsi que Le jour où la France sortira de l’Euro (Michalon, Paris 2010), Enquête sur l’antisémitisme musulman. De ses origines à nos jours (Michalon, Paris 2010), Le marché de Dieu. L’économie des religions monothéistes (Denoël, Paris 2008), Les papes, l’Eglise et l’argent. Histoire économique du christianisme, des origines à nos jours (Bayard, Paris 2005), Economie du droit (2). Les personnes et les choses (Les belles lettres, Paris 2004), L’erreur économique. Comment économistes et politiques se trompent et nous trompent (Denoël, Paris 2003), Economie du droit (1). L’Invention de l’Etat (Les belles lettres, Paris 2003) et Vingt-et-un siècles d’économie, en vingt-et-une dates-clés (Les belles lettres, Paris 2002).