Krisis : La quatrième guerre mondiale



En hommage à Costanzo Preve 
Né le 14 avril 1943 à Valenza – mort le 23 novembre 2013 à Turin
Philosophe italien et membre du comité éditorial de la revue Krisis


Preve Portrait
La revue Elements rassemble sur cette page témoignages et souvenirs consacrés à cet ami de longue date


  •             Costanzo Preve, en quelques phrases

  • Le profil du "capitalisme absolu" est beaucoup plus culturel que purement idéologique (à la différence du "subalterne et laborieux" communisme historique).
    il n'y a jamais eu dans l'histoire de "guerre" culturelle comme celle [la quatrième] qui est en cours.
    Le projet hégémonique du nouvel empire américain se fonde sur une homogénéisation oligarchique et plébéienne de l'humanité entière.
    La mort est un phénomène total, et il s'agit bien ici d'une mort spirituelle, puisque la "stupidité politiquement correcte" enveloppe tout, et concerne ensemble, quoique différemment, les nouveaux seigneurs et les nouvelles plèbes.
    La seule alternative à la mort spirituelle et à la stupidité politiquement correcte consiste à commencer de penser adéquatement la nature de cette Quatrième Guerre mondiale en cours.



n   La quatrième guerre mondiale selon Costanso Preve



A propos du rôle des intellectuels et de leur mutation dans le système qu'il qualifie du terme provisoire de « capitalisme absolu », Preve, qui d'ailleurs entend restaurer la royale primauté platonicienne de la philosophie'', rectifie les idées de l'« honnête et intelligent Gramsci », et rappelle qu'en principe, un intellectuel digne de ce nom « ne peut être "organique" à rien si ce n'est à sa propre conscience [...] Et si ce qu'il réussit à "produire", ou pour mieux dire, la "retombée" expressive de sa pensée peut servir à des fins de mobilisation ou d'identification sociale et politique, tant mieux. L'huître ne produit certes pas la perle parce qu'elle entend être "organique" aux joailliers, ou aux dames cossues, mais pour son plaisir gratuit (..) Spinoza, Kant, Hegel ou Marx n'ont certes pas été des "intellectuels organiques", mais de libres créateurs critiques ». Quant aux intellectuels organiques proprement dits, Preve caractérise leurs mutations, en cette difficile période historique, par trois concepts également provisoires désignant leurs nouvelles fonctions : les « chapelains militaires », les « bouffons de la moderne aristocratie impériale » et les « eunuques de Cour ». dont la partie intellectuelle a entièrement dépéri - ce qu'il résume, dans l'essai sur les mutations de la lutte des classes traduit dans ce même numéro, par la notion d'Animateurs médiatiques autorisés.



C'est que « le profil du "capitalisme absolu" est beaucoup plus culturel que purement idéologique (à la différence du "subalterne et laborieux" communisme historique) », observe Preve. Par conséquent, ajoute-t-il, « il n'y a jamais eu dans l'histoire de "guerre" culturelle comme celle [la quatrième] qui est en cours. [...] Le projet hégémonique du nouvel empire américain se fonde sur une homogénéisation oligarchique et plébéienne de l'humanité entière. Au lieu de la riche coexistence de nations, peuples et classes dans le monde, on aurait une pyramide sociale unique homogénéisée, composée d'individus préventivement déracinés, puis resocialisés sur des bases consuméristes (évidemment non égalisées, mais différenciées selon les seuls degrés du pouvoir d'achat). Cette pyramide, ou plus exactement ce cône, devrait avoir à son sommet un ensemble d'oligarchies culturellement unifiées (culture politique néo-libérale, langue anglaise, lecture matinale des journaux financiers et des cotations boursières, cérémonies pseudo-aristocratiques avec putains, bouffons et champions sportifs issus de la couche plébéienne et autant que possible "aux couleurs de la diversité") ; au milieu, une new global middle class elle-même unifiée par les styles de consommation touristique, alimentaire et musicale ; et en bas une immense plèbe, mais à laquelle sont concédés [...] certains instruments de promotion sociale rigidement contrôlés [...] Du moment que l'Empire américain trouve son origine dans un Etat-nation particulier, les Etats-Unis, messianique et expansionniste, la destruction de toutes les autres nations du monde [...] doit advenir, ruinant sur un plan géopolitique leur souveraineté, ne conservant que certaines caractéristiques exotiques pour le seul marché touristique. [...] A cette phase finale de leur existence, la langue anglaise obligatoire sera adjointe aux dialectes nationaux en voie de dépérissement. [...] Comme catégorie politique, le peuple n'existe plus » (5ème et dernier chapitre, § 35-36).


La mort est un phénomène total, et il s'agit bien ici d'une mort spirituelle, puisque la «stupidité politiquement correcte» enveloppe tout, et concerne ensemble, quoique différemment, les nouveaux seigneurs et les nouvelles plèbes. Si les secondes deviennent de plus en plus passives, ignorantes, mentalement inertes et percluses, animées seulement de pulsions psychiques induites, l'industrie des premiers et de leurs ingénieurs technocrates à provoquer ces impulsions procède d'une dégradation mécanique de la connaissance, dont on peut dire que les clefs sont perdues dans l'obscurité d'une conscience en quelque sorte solidifiée et matérialisée ».


Notons ici que Preve reprend l'adjectif « spirituel » dans une acception très spinozienne. Son interprétation de Marx a dépassé le vieux « matérialisme dialectique » positiviste et sclérosé pour atteindre à une « ontologie de l'être social », où la pensée de Marx est insérée «métaphysiquement » - selon le sens originel du terme « métaphysique ». qui désigne une réflexion sur l'être et ses catégories les plus générales - dans une perception globale de l'histoire universelle prise comme « concept transcendantal réflexif ». Or. on pourrait montrer que cette ontologie, dans un langage et par des concepts (3) où les plus hauts développements de la philosophie critique phénoménologique depuis Hegel et de la recherche marxienne ou marxiste non dogmatique sont assumés, est un équivalent moderne des connaissances du deuxième et du troisième genre selon Spinoza. Le fétichisme, l'aliénation, la fausse conscience correspondent à la connaissance du premier genre, confuse et mutilée ; et le « concept transcendantal réflexif » de l'histoire, à celle du troisième genre, ou science intuitive qui, écrit Spinoza, progresse « de l'idée adéquate de l'essence formelle de certains attributs de Dieu jusqu'à la connaissance adéquate de l'existence des choses » (4). Rappelons que ce Dieu n'est pas autre chose ici que la substance, donc l'être, et par conséquent la signification du monde lui même et en lui-même.


La convergence, si elle n'est pas totale, est évidente, entre le « concept transcendantal réflexif de l'ontologie de l'être social » selon Preve, la « dialectique des sociétés humaines comme devenir de la raison» selon Tran Duc-Thaos (5) et l'«histoire de l'humanité comme genèse irréversible de la conscience transcendantale » selon Raymond Abellio (6). A tout le moins, converge leur formidable effort respectif d'ordonner le fatras et de « fendre le chaos » des représentations aliénées ; et, pour ne pas sortir du sujet, on doit se borner à indiquer combien, mais en partant du « socialisme russe » de Dostoïevski et non pas du marxisme, la critique par Berdiaev de l'objectivation religieuse participe de cet effort ; ce n'est en effet point par hasard que sa notion de la communauté sociale peut être rapprochée de la voie tracée par Costanzo Preve en ce domaine. Celui-ci peut donc légitimement, sans le moindre soupçon de mystagogie, qualifier cette voie de spirituelle, pour cette raison fondamentale que. comme celles de Spinoza, de Hegel, de Marx en tant que chercheur, de Husserl, d'Abellio, et même d'un Nietzsche ou d'un Heidegger, et à certains égards d'un Berdiaev, sa démarche n'est proprement ni « matérialiste » ni « spiritualiste », mais le seul exercice de la libre « puissance de l'esprit comme chose pensante » (cf. Spinoza. Ethique. 2e partie. définition III). Ce que l'Ethique de Spinoza. surtout au deuxième livre, qui traite de « la nature et de l'origine de l'esprit », a en effet d'absolument fondateur, c'est que l'esprit et la matière, par cela même qu'ils sont conçus comme attributs «pensée» et «étendue» de la substance divine, se trouvent définitivement libérés de toutes les objectivations substantielles de la théologie. N'étant plus conçus comme substantiels, ils ne peuvent plus être envisagés, ni l'un ni l'autre, comme commencement absolu, et c'est par là que Spinoza retrouve les Grecs, « la même chose que ce qu'était le on chez les Eléates », a écrit expressément Hegel dans ses Leçons sur l'histoire de la philosophie - d'où il conclut : « Il faut que le penser se soit placé du point de vue du spinozisme ; c'est le commencement essentiel de tout philosopher [...]. c'est la libération de l'esprit et sa base absolue ». « Ce qui, en premier lieu, constitue l'être actuel de l'esprit humain n'est rien d'autre que l'idée d'une chose singulière existant en acte, avait démontré Spinoza [...] ; et l'objet de l'idée constituant l'esprit humain est le Corps, c'est à dire un certain mode de l'Etendue existant en acte, et rien d'autre ». Toute la théorie spinoziste de la conscience et des idées adéquates part de là, et parvient à la notion de l'esprit comme volonté active et libre : il ne s'agit plus d'instaurer le « Bien », mais la liberté. Nous ne nous sommes pas écartés du sujet. parce que Costanzo Preve a en effet retrouvé ce « commencement essentiel de tout philosopher » - et c'est en vertu même de cette « libre puissance de l'esprit » qu'il considère que « la seule alternative à la mort spirituelle et à la stupidité politiquement correcte consiste à commencer de penser adéquatement la nature de cette Quatrième Guerre mondiale en cours ».


L'oeuvre de Preve est encore, pour ainsi dire, inconnue en France : mais sa réflexion sur la guerre en cours est d'une telle portée que, tout en éclairant son enjeu. on peut essayer de caractériser très rapidement l'ensemble de sa pensée, par son inspiration et ses affinités. Avant de présenter et résumer aussi brièvement les thèses mêmes de son livre, il faut encore signaler deux particularités très originales de sa méthode, qui rendent si attrayante la lecture de ceux de ses ouvrages qui appuie` rient au genre que Fichte appelait "philosophie populaire" (8) qui n'est pas vulgarisation, mais s'adresse à tout lecteur capable de penser et de bien lire un livre plus qu'aux philosophes de profession.


3. Cf. dans l'article « Lutte des classes », § X, la définition du concept hégélien par Preve. ll faut ici prendre le terme dans ce sens.
4. Cf. Spinoza, Ethique, II, 40, 2' scolie.
5. Tran Duc-Thao : philosophe vietnamien (Hanoï 1917-Paris 1993). Après avoir étudié la phénoménologie de Husserl et les travaux de Piaget, il écrit des articles dans la revue Les  Temps modernes, où sont également publiés ses entretiens avec Jean-Paul Sartre sur les rapports entre l'existentialisme et le marxisme. Ancien délégué général de la section vietnamienne des résistants de la Main-d'oeuvre immigrée (MOI) en 1945, puis arrêté, il s'engagea dans le maquis indochinois et participa en 1956 à la « révolution des cent fleurs ». Doyen de la faculté d'histoire de Hanoï (1954), puis interdit d'enseignement et de publication, il ne put publier ses ouvrages. Phénoménologie et matérialisme dialectique et Recherches sur l'origine du langage et de la conscience, qu'en France. Il fut affecté dans une école, mais comme balayeur. Revenu en France en 1991, il écrivit un essai intitulé La formation de l'homme, resté inédit, semble-t-il. Dans les années 1960. la revue La Pensée, en dépit de 1' Inquisition nord-vietnamienne, avait publié plusieurs études très remarquables de Tran Ducao, dont, en 1969, « Du geste de l'index à l'image typique ». Raymond Abellio connaissait parfaitement sa pensée, y renvoie, et le cite quelquefois.
7. De Nicolas Berdiaev, cf. en particulier De l'esclavage et de la liberté de l'homme et Essai de métaphysique eschatologique. où certaines phrases du chop. VIII, 2. pourraient être de Costonzo Preve. par exemple : « L'homme dons l'histoire est soumis à deux processus celui de l'individualisation et celui de la socialisation. »
8. Cf.. en particulier J. G. Fichée, La destination de l'homme [17891, ouvrage édité en 1800.



Deux numéros en vente sur le site Eléments et sur Krisis Diffusion




Au sommaire du N°33










Jean Haudry : La guerre dans le monde indo-européen préhistorique.
Alain de Benoist : Le héros et les « péchés du guerrier ».
Jean-François Gautier : « Polemos » ou de la nature des choses.
Alain de Benoist : Violence sacrée, guerre et monothéisme.
Yann le Bohec : L'effondrement militaire de l'empire romain.
Ludwig Gumplowicz : La guerre relève de la « lutte universelle » (1883).
Gaston Bouthoul : La guerre ne relève pas de la « lutte universelle » (1951).
Jean-Jacques Langendorf : Les apologistes de la guerre.
Julien Freund : Aperçus sociologiques sur le conflit.
Gabrielle Slomp : Cinq arguments de Carl Schmitt contre l'idée de «guerre juste».
Stefano Pietropaoli : Définir le Mal. Guerre d'agression et droit international.
Philippe Forget : Liens de lutte et réseaux de guerre.
Bruno Drweski : La guerre de classe a-t-elle disparu ?
Costanzo Preve : La lutte des classes : une guerre des classes ?
Francis Cousin : Contre les guerres de l'avoir : la guerre de l'Etre.
Carl von Clausewitz : Grandeurs morales et vertu militaire.


Au sommaire du N°34









Hervé Coutau-Bégarie : A quoi sert la guerre ?
Bruno Colson : Les historiens et la guerre.
Massimiliano Guareschi et Maurizio Guerri : La métamorphose du guerrier.
Laurent Henninger : Révolution militaire et naissance de la modernité.
Alexandre Franco de Sá : De la guerre des Etats à la guerre des étoiles.
Jure Vujic : Vers une nouvelle « epistémè » des guerres contemporaines.
Entretien avec Martin van Creveld : « Seuls les morts connaissent la fin de la guerre ».
Jean-Jacques Langendorf : Le laboratoire militaire prussien (1814-1914).
André Bach : Etats-Majors allemands et français de la Grande Guerre : de grandes différences culturelles.
Jean-François Gautier : Qu'est-ce qu'un officier ?

Entretien avec Christian Malis : Raymond Aron et le débat stratégique français.
Michel Goya : Dévolution dans les affaires militaires.
Alain de Benoist : Le retour de la France dans l'OTAN. Une analyse sur le vif (2009).
Entretien avec Yves-Marie Laulan : Le retour de la France dans l'OTAN. Une mise en perspective.
Georges-Henri Bricet des Vallons : Privatisation et mercenarisation de la guerre. La révolution de la « génétique » des forces armées américaines.
Jean-Claude Paye : Un épisode la « guerre contre le terrorisme » : les échanges financiers sous surveillance impériale.
Jacques Marlaud : De l'expérience intérieure au robot de guerre. Survol de l'Occident militaire.
Yves Branca : La quatrième guerre mondiale selon Costanzo Preve.
Johann Friedrich Constantin von Lossau : Que l'histoire est nécessaire à la profession des armes.


Revue KRISIS : 2 numéros consacrés au phénomène guerre



Repris de http://www.theatrum-belli.com/ : Revue KRISIS : 2 numéros consacrés au phénomène guerre

Au sommaire du N°33 de Krisis :
La Guerre (1)• Jean Haudry / La guerre dans le monde indo-européen préhistorique. • Alain de Benoist / Le héros et les « péchés du guerrier ». • Jean-François Gautier / « Polemos » ou de la nature des choses. • Alain de Benoist / Violence sacrée, guerre et monothéisme. • Yann le Bohec / L’effondrement militaire de l’empire romain. • Document – Ludwig Gumplowicz / La guerre relève de la « lutte universelle » (1883). • Document – Gaston Bouthoul / La guerre ne relève pas de la « lutte universelle » (1951). • Jean-Jacques Langendorf / Les apologistes de la guerre. • Julien Freund / Aperçus sociologiques sur le conflit. • Gabrielle Slomp / Cinq arguments de Carl Schmitt contre l’idée de « guerre juste ». • Stefano Pietropaoli / Définir le Mal. Guerre d’agression et droit international. • Philippe Forget / Liens de lutte et réseaux de guerre. • Bruno Drweski / La guerre de classe a-t-elle disparu ? • Costanzo Preve / La lutte des classes : une guerre des classes ? • Francis Cousin / Contre les guerres de l’avoir : la guerre de l’Etre. • Le texte – Carl von Clausewitz : Grandeurs morales et vertu militaire.
Au sommaire du N°34 de Krisis :
La Guerre (2)• Hervé Coutau-Bégarie / A quoi sert la guerre ? • Bruno Colson / Les historiens et la guerre. • Massimiliano Guareschi et Maurizio Guerri / La métamorphose du guerrier. • Laurent Henninger / Révolution militaire et naissance de la modernité. • Alexandre Franco de Sá / De la guerre des Etats à la guerre des étoiles. • Jure Vujic / Vers une nouvelle « epistémè » des guerres contemporaines. • Entretien avec Martin van Creveld / « Seuls les morts connaissent la fin de la guerre ». • Jean-Jacques Langendorf / Le laboratoire militaire prussien (1814-1914). • André Bach / Etats-Majors allemands et français de la Grande Guerre : de grandes différences culturelles. • Jean-François Gautier / Qu’est-ce qu’un officier ? • Entretien avec Christian Malis / Raymond Aron et le débat stratégique français. • Michel Goya / Dévolution dans les affaires militaires. • Alain de Benoist / Le retour de la France dans l’OTAN. Une analyse sur le vif (2009). • Entretien avec Yves-Marie Laulan / Le retour de la France dans l’OTAN. Une mise en perspective. • Georges-Henri Bricet des Vallons / Privatisation et mercenarisation de la guerre. La révolution de la « génétique » des forces armées américaines. • Jean-Claude Paye / Un épisode la « guerre contre le terrorisme » : les échanges financiers sous surveillance impériale. • Jacques Marlaud / De l’expérience intérieure au robot de guerre. Survol de l’Occident militaire. • Yves Branca / La quatrième guerre mondiale selon Costanzo Preve. • Le texte – Johann Friedrich Constantin von Lossau : Que l’histoire est nécessaire à la profession des armes.
 

La revue Krisis consacre deux numéros au phénomène guerre
Plusieurs angles sont abordés, notamment politique, sociologique et religieux