CHRÉTIENS ET PAÏENS, dialogue entre François Flahault et Thibault Isabel (3/4)








Thibault ISABEL: La tendance à penser l’homme dans un état de nature présocial implique-t-elle aussi que, tant dans la conception de l’amour que dans la conception de la vérité, il y aurait dans le christianisme une tentation universaliste qui lui ferait négliger la part du particulier dans l’accès à l’universel ?






François Flahault : Ce mot « universel » me gêne. Les stoïciens, à une époque où l’empire romain englobait une multitude de peuples différents, ont développé une vision transculturelle de l’être humain : cela représentait un progrès considérable. Quelle que soit la culture d’origine d’un membre de l’empire, il s’agissait d’un homme doué de raison et participant à l’ordre divin du monde. Le mot « universel », en somme, renvoie implicitement à une transcendance. Le christianisme, bien sûr, a hérité de cette vision (le mot « catholique » équivaut à « universel »), ainsi que les Lumières. Je préfère dire, quant à moi, que les homo sapiens qui se sont répandus sur notre planète partagent la même condition humaine : quelle que soit la langue qu’il parlent, elle est traduisible dans une autre langue. Mais, selon la culture à laquelle ils appartiennent, les humains répondent à leur condition d’une manière spécifique, souvent difficilement compréhensible pour les membres d’une autre culture. J’évoquais tout à l’heure la gestion de la démesure : elle se décline de façon très variable selon les cultures.





Le christianisme a développé le concept d’une condition humaine uniforme, dont le mythe d’Adam et Eve est en quelque sorte le soubassement. Que sommes-nous ? Que devons-nous faire ? Que pouvons-nous espérer ? La doctrine chrétienne a pris en charge ces interrogations et a affirmé que les réponses qu’elle y apportait valent pour tous les humains. Les autorités apostoliques portent donc une responsabilité qui les rehausse infiniment à leurs propres yeux, celle du salut de l’humanité. Aussi se croient-elles tenues d’aller prêcher la bonne parole sur tous les continents (la « mission civilisatrice » coloniale en est un avatar).





Le christianisme établit une distinction nette entre ce qui relève de la vérité et ce qui peut être considéré comme culturel. Encore aujourd’hui, nous percevons religion et culture comme deux domaines hétérogènes. C’est là une mutation étonnante, qui apparaît dans la philosophie grecque au moment où certains auteurs se démarquent des cosmogonies méditerranéennes traditionnelles. Avec les développements grecs de la géométrie émerge une conception de la vérité comme étant indépendante de tout contexte culturel. Là encore, cette évolution représente en un sens un acquis formidable, qui a permis le développement des sciences. Cependant, la notion religieuse de Révélation, ainsi que le projet philosophique de faire avec des mots ce que les mathématiciens font avec des figures et des nombres, s’avèrent beaucoup plus problématiques. Cette fétichisation, si l’on peut dire, de la connaissance vraie témoigne du désir touchant et pathétique de fonder sur un ordre incontestable les institutions, les pratiques et les représentations au moyen desquelles les humains affrontent leur difficile condition. Mais, du coup, ce qui en vient ainsi à être considéré comme le socle de notre humanité est conçu comme transcendant ce qui est social et culturel.





On en revient donc ici à la sous-évaluation par le christianisme et la philosophie occidentale des médiations culturelles et sociales. L’Europe y a gagné la conviction bénéfique qu’on doit pouvoir s’adresser à des représentants de cultures ou de sociétés très éloignées, parce qu’une communication est possible, au-delà des différences, grâce au fonds commun de l’humanité. En revanche, nous sommes devenus prisonniers d’une conception dogmatique de la vérité, que nous possèderions, et que nous pourrions transmettre ou révéler au reste du monde.





Qu’est-ce qui est partagé par les humains et qu’est-ce qui ne l’est pas ? C’est une question dont nous avons trop fait l’économie jusqu’à présent, faute de ce regard anthropologique sur notre propre culture en faveur duquel je plaide (ainsi que Pierre Legendre). Je ne conçois pas qu’on puisse aujourd’hui faire de la philosophie sans s’interroger sur la culture occidentale en vue de formuler explicitement les partis pris qui orientent souterrainement nos représentations et de les soumettre à examen pour, le cas échéant, nous en déprendre.






Nous vivons dans une culture où la religion et la philosophie se présentent comme les détentrices d’une vérité supraculturelle, de sorte qu’elles nient être elles-mêmes le fruit d’une culture. Or, il en va très différemment dans les sociétés non occidentales qui nous ont précédés ou qui coexistent avec la nôtre. Celles-ci n’ont généralement pas de terme qui corresponde à celui de « religion » (ainsi, au XIXe siècle, les Japonais et, à leur suite, les Chinois ont dû forger un néologisme pour traduire ce mot). Dans ces sociétés, la culture implique des manières de faire rituelles aussi bien que techniques ; il n’y a pas de frontière nette entre ce qui est religieux et ce qui ne l’est pas. Ce qui, à nos yeux, relève de la « religion » est simplement une facette de la culture, qui imprègne plus ou moins différentes activités sociales, sans se retrancher dans une sphère séparée (la distinction entre sacré et profane n’est pas toujours pertinente, et là où elle l’est, elle n’implique pas nécessairement l’équation : sacré = religion). Cette ancienne manière de voir est longtemps restée vivace dans le monde rural en Europe, même après sa christianisation, qui n’a pas supprimé l’héritage de pensée du paganisme. Au XXe siècle encore, les prêtres d’origine citadine envoyés dans les campagnes étaient souvent désarçonnés par la manière de penser de leurs ouailles, et il leur fallait accepter de nombreux compromis pour pouvoir s’adresser aux « rustiques » ! 







Extrait du texte "CHRÉTIENS ET PAÏENS", dialogue entre François Flahault et Thibault Isabel publié dans Krisis : Polythéisme/Monothéisme ?. La deux premières de cet entretien se trouvent sur ce blog (dans "Articles et Entretiens"): 







François Flahault. Philosophe. Membre du Centre de recherche sur les arts et le langage et directeur de recherche émérite au CNRS. On lui doit une multitude d’ouvrages, parmi lesquels Où est passé le bien commun ? (Mille et une nuits, Paris 2011), Le crépuscule de Prométhée (Mille et une nuits, Paris 2008), Adam et Eve. La condition humaine (Mille et une nuits, Paris 2007), Be Yourself. Au-delà de la conception occidentale de l’individu (Mille et une nuits, Paris 2006), Le paradoxe de Robinson. Capitalisme et société (Mille et une nuits, Paris 2005), Le sentiment d’exister. Ce soi qui ne va pas de soi (Descartes & Cie, Paris 2002) ou encore La méchanceté (Descartes & Cie, Paris 1998).







Thibault Isabel. Né en 1978, à Roubaix. Docteur en esthétique, il est également diplômé en lettres et en histoire du cinéma. Il mène désormais ses recherches dans le champ de la philosophie générale, de l’anthropologie culturelle et de l’étude comparée des mentalités et des systèmes de pensée. Il a publié de nombreux articles dans des revues spécialisées, ainsi que cinq ouvrages présentés sur http://www.leblogdethibaultisabel.blogspot.fr/ et www.thibaultisabel.com.




Krisis : Polythéisme/Monothéisme ?, avec aussi dans ce numéro :

Kostas Axelos. Né en 1924 et mort en 2010. Philosophe français d’origine grecque, il fut professeur à la Sorbonne et spécialiste d’Héraclite, de Marx, de Nietzsche et de Heidegger. Sa pensée compte sans doute parmi les plus marquantes de la seconde moitié du XXe siècle. On lui doit notamment Marx, penseur de la technique, Editions de Minuit, Paris 1961, Le jeu du monde, Editions de Minuit, Paris 1969, Métamorphoses, Editions de Minuit, Paris 1991 et Réponses énigmatiques, Editions de Minuit, Paris 2005. Le texte que nous publions est tiré de Héraclite et la philosophie, Editions de Minuit, Paris 1962.

Geneviève Béduneau. Née en 1947. Docteur en théologie, elle a en outre suivi pendant sept ans les cours d’Antoine Faivre à l’EPHE, et pendant quatre ans les cours de Jean-Loup Lemaître. Elle a longtemps enseigné l’histoire de l’Eglise à l’Institut de théologie orthodoxe de Paris. Elle est l’auteur de nombreux articles dans les revues Balkans-infos, Présence orthodoxe, Liber mirabilis et Oniros. Elle anime enfin un site intitulé Réflexions sur les temps qui courent peut-être (à l’adresse : http://reflexsurtempscourants.blogspot.com).

Frédéric Dufoing. Né en 1973, à Liège. Il est diplômé en philosophie et sciences politiques. Essayiste et critique, il a fondé et co-dirigé la revue Jibrile avec Frédéric Saenen. Il est aussi l’auteur d’un livre intitulé L’écologie radicale (Infolio, Paris 2011), travaille sur les œuvres d’Ivan Illich (« Ivan Illich, critique de la modernité industrielle », in La Presse littéraire, Paris 2007) et de Wendell Berry, ainsi que sur l’éthique animale. Il a en outre publié des chroniques sur le cinéma (« Fellini, composteur d’Italie », in La Revue du cinéma, Paris 2007) et sur la musique post-punk britannique (« Factory, enquête sur un exercice de nostalgie intégrale », Gueules d’amour, Mille et une nuits, Paris 2003).

Michel Maffesoli. Né en 1944, à Graissessac. Ancien élève de Gilbert Durant et Julien Freund, il est professeur de sociologie à l’Université Paris Descartes, administrateur du CNRS et membre de l’Institut universitaire de France. Il a fondé en 1982 avec Georges Balandier le Centre d’études sur l’actuel et le quotidien (CEAQ) et dirige la revue Sociétés, ainsi que les Cahiers européens de l’imaginaire. Il est aussi secrétaire général du Centre de recherche sur l’imaginaire et membre du comité scientifique des revues Space and culture et Sociologia internationalis. Il a reçu le titre de docteur honoris causa des universités de Bucarest, Porto Allegre et Braga. On lui doit près de trente livres, parmi lesquels on citera Sarkologies. Pourquoi tant de haine(s) ? (Albin Michel, Paris 2011), La crise est dans nos têtes ! (Jacob-Duvernet, Paris 2011), Matrimonium (CNRS Editions, Paris 2010), Apocalypse (CNRS Editions, Paris 2009), La République des bons sentiments (Rocher, Paris 2008), Le réenchantement du monde. Morales, éthiques, déontologies (La table ronde, Paris 2007), L’instant éternel. Le retour du tragique dans les sociétés postmodernes (La table ronde, Paris 2003), Du nomadisme. Vagabondages initiatiques (Le livre de poche, Paris 1997) et Le temps des tribus (Le livre de poche, Paris 1991). Michel Maffesoli dispose enfin d’un site personnel : www.michelmaffesoli.org.

Louis Ménard. Né à Paris en 1822 et mort en 1901. Il fut l’ami d’enfance de Baudelaire, avant de se tourner tour à tour vers les études littéraires et la chimie (dans laquelle il se distingua en découvrant le collodion). Il fut un fervent partisan de la révolution de 1848, et dut ensuite s’exiler à Londres, puis à Bruxelles, où il fit la connaissance de Karl Marx ; il soutiendra d’ailleurs toute sa vie le socialisme, dont il occupera les positions les plus radicales. Il revint à Paris après l’amnistie de 1852, et publia alors un premier recueil de poèmes, dans le style antiquisant de son ami Leconte de Lisle. Son principal champ d’activité fut sans doute néanmoins l’étude de la Grèce ancienne, à laquelle il se consacra à travers ses deux thèses de doctorat (à savoir De sacra poesi Graecorum et La morale avant les philosophes, en 1860), ainsi que plusieurs ouvrages ultérieurs comme Le polythéisme hellénique (1863), Histoire des Grecs (1894) ou Les questions sociales dans l’Antiquité (1898). Il s’intéressa aussi plus largement à l’histoire religieuse, avec notamment Histoire des anciens peuples de l’Orient (1882), Histoire des Israélites d’après l’exégèse biblique (1883) et Etudes sur les origines du christianisme (1893). Et il écrivit enfin des livres de poésie ou de philosophie marqués par le souci de promouvoir et de réhabiliter la pensée païenne, comme dans Rêveries d’un païen mystique (1876) et Opinions d’un païen sur la société moderne (1895). Notons qu’on lui doit également la traduction des livres attribués à Hermès Trismégiste (en 1866). A la fin de sa vie, il devint professeur à l’Ecole des Arts décoratifs (1887), et il milita pour l’adoption d’une orthographe réformée et simplifiée. Le texte que nous publions ici est emprunté au Polythéisme hellénique (Livre III, Chapitre I, « Le sacerdoce »).

Walter Otto. Né en 1874 et mort en 1958. Philologue allemand spécialisé dans l’étude de la religion grecque antique, on le connaît notamment pour des œuvres comme Dionysos. Le mythe et le culte, Gallimard, Paris 1969 (1933) ou L’esprit de la religion grecque ancienne. « Theophania », Berg, Paris 1995 (1959). Le texte que nous reprenons est tiré de Les dieux de la Grèce. La figure du divin au miroir de l’esprit grec, trad. de C.-N. Grimbert et A. Morgant, Payot, Paris 1981 (1929).

Jean Soler. Né en 1933 à Arles-sur-Tech. Agrégé de lettres, il a enseigné le français, le grec et le latin, avant d’entrer au Ministère des Affaires étrangères et d’être nommé directeur du Centre de civilisation française à l’Université de Varsovie (1965-1968). Il a aussi été conseiller culturel de l’ambassade de France en Israël de 1969 à 1973 et de 1989 à 1993, et a encore exercé les mêmes fonctions à Téhéran (1973-1977) et à Bruxelles (1977-1981). Il a été directeur régional des Affaires culturelles pour la région Provence-Alpes-Côte d’Azur (1981-1985) et secrétaire général du Conseil national des langues et des cultures régionales (1985-1987). Comme auteur, il a collaboré à l’Histoire universelle des Juifs, sous la direction d’Elie Barnavi (Hachette, Paris 1992). Il a également élaboré une trilogie intitulée « Aux origines du Dieu unique », composée de L’invention du monothéisme (De Fallois, Paris 2002), de La loi de Moïse (De Fallois, Paris 2003), ainsi que de Vie et mort dans la Bible (De Fallois, Paris 2004). On lui doit enfin plus récemment La violence monothéiste (De Fallois, Paris 2008). Le texte que nous publions dans ce numéro a déjà été diffusé sur le site : http://www.aroumah.net.

Philippe Simonnot. Né en 1941. Docteur en sciences économiques, il dirige l’Observatoire économique du droit (Université de Versailles-Saint-Quentin) et enseigne l’analyse économique du droit dans les Facultés de droit de Paris X (Nanterre) et de Versailles. Il est également le fondateur et le directeur de l’Observatoire des religions et de l’Observatoire économique de la Méditerranée. Il publie épisodiquement des chroniques économiques dans la presse, notamment au Monde et au Figaro. On lui doit récemment Delenda America (Editions Baudelaire, Lyon 2011 ; cf. le site http://www.delendaamerica.fr/), ainsi que Le jour où la France sortira de l’Euro (Michalon, Paris 2010), Enquête sur l’antisémitisme musulman. De ses origines à nos jours (Michalon, Paris 2010), Le marché de Dieu. L’économie des religions monothéistes (Denoël, Paris 2008), Les papes, l’Eglise et l’argent. Histoire économique du christianisme, des origines à nos jours (Bayard, Paris 2005), Economie du droit (2). Les personnes et les choses (Les belles lettres, Paris 2004), L’erreur économique. Comment économistes et politiques se trompent et nous trompent (Denoël, Paris 2003), Economie du droit (1). L’Invention de l’Etat (Les belles lettres, Paris 2003) et Vingt-et-un siècles d’économie, en vingt-et-une dates-clés (Les belles lettres, Paris 2002).