"La mondialisation du religieux". Entretien avec Raphaël LIOGIER. Krisis : Religion ?



Thibault ISABEL : Vous avez largement démontré dans vos travaux que la «hiérarchisation» culturelle, politique et médiatique des religions, tout en s’appuyant en surface sur des discriminants idéologiques, reposait également en un sens sur un rapport de force social. 

Si l’islam est à ce point dénigré, ce serait donc en partie parce qu’il incarne une «religion des pauvres», en phase avec le mode de pensée des populations ghettoïsées des banlieues et d’une partie du tiers-monde plutôt qu’avec celui des «bobos» branchés des centres-villes et des grandes ONG internationales. 

Derrière cette nouvelle forme de domination symbolique, peut-on voir d’un certain point de vue une résurgence postmoderne de la lutte des classes ?



Raphaël LIOGIER : Je ne crois pas à la postmodernité, et je ne crois pas non plus à la lutte frontale de classes sociales solides. Je crois plutôt à des jeux de positions, des rapports de forces imaginaires qui se traduisent parfois par des confrontations matérielles brutales. Dans ces jeux-là, effectivement, on observe la montée d’une nouvelle classe dominante, qui impose ses symboles, son mode de vie, son idéal, ses valeurs, au reste des populations du globe. Cette classe est l’objet du désir des autres, qui cherchent à imiter son mode de vie sans y parvenir, sans posséder ni les moyens matériels ni les codes symboliques qui permettraient d’y parvenir. C’est ce qui prouve que ce système culturel est dominant. J’appelle ce phénomène l’attraction symbolique universelle. 



Ces créatifs culturels, ou ces bobos globaux, vivent en général dans les grandes métropoles, mais voyagent d’un bout à l’autre de la planète, se retrouvent dans le désert ou les grands espaces, sont engagés dans des causes humanitaires, ont un métier dans lequel ils s’épanouissent (écrivain, architecte, artiste, journaliste, ou créateur de programme informatique, publicitaire, etc.), ils mangent bio, parfois pratiquent la méditation ou le taïchi, etc. Ils constituent le noyau de l’individuo-globalisme, sa version centrale, autour de laquelle les autres gravitent. Les autres sont en quelque sorte satellisés par ce milieu, parce qu’ils sont attirés universellement par son mode de vie, et en même temps ne peuvent l’atteindre, le pénétrer, faire partie de cette classe. Ils se contentent donc de tourner autour, de s’en rapprocher symboliquement, de ressembler sans pouvoir s’assembler. Cette attirance sans assimilation est le ressort essentiel de la domination, de la même manière que le soleil satellise l’ensemble des corps célestes, qui dépendent de lui, pour ainsi dire pendus à lui, en reçoivent leur luminosité, leur coloration, leur vitesse, mais ne peuvent le toucher. 



D’une manière générale, je dirais que ces populations dominantes en capital global, qui vivent le plus souvent dans les sociétés industrielles avancées (ou sont des ressortissants de ces sociétés), constituent le bataillon essentiel de l’individuo-globalisme rationnel. Ils sont dominants aussi bien en capital symbolique qu’en capital matériel (ou économique). Ceux qui se trouvent dans cette situation, symboliquement et matériellement comblés, cultivent des valeurs que le sociologue Ronald Inglehart appelle post-matérialistes. En réalité, cela ne signifie pas qu’ils sont moins intéressés, moins mesquins que les autres humains, mais que, puisque la sécurité relative de leur condition matérielle et symbolique va de soi, leurs désirs se sont réorientés comme en surplus vers d’autres objectifs relatifs à l’épanouissement de soi et au développement personnel (développer ses propres capacités, cultiver le bien-être, se connaître soi-même). 



Comme ils ne vivent pas dans la précarité et les nécessités de la survie immédiate, ils ne cherchent pas le profit matériel immédiat mais se projettent plus loin dans l’avenir. Ils n’ont pas peur de ne pas avoir de quoi vivre à l’instant, mais de ne pas toujours être eux-mêmes, ou de manquer peut-être de quelque chose dans un jour lointain : c’est pourquoi leur préoccupation, du point de vue extérieur (et non plus intérieur cette fois), sera le développement durable. Le durable est ici en grande partie synonyme de « global », car c’est parce que nous vivons dans un monde globalement interdépendant, clos sur cette interdépendance de toutes les parties du globe, que nous avons peur que ce globe en lui-même soit en péril. En d’autres termes, en dehors des réalités objectivement périlleuses auxquelles nous faisons face, nous avons peur que le globe finisse d’abord et avant tout parce que nous avons réalisé qu’il était un globe fini. Le globalisme (l’autre polarité de l’individuo-globalisme, à côté de l’individualisme), qui est en partie fondé sur l’angoisse de la finitude globale, est une réponse religieuse au sentiment de claustrophobie universelle que nous éprouvons en tant qu’humains, depuis que, pour nous, la nature n’est plus un espace infini (sans fin en terme géographique mais aussi en terme de ressources disponibles), mais un espace fini et balisé.



Dans sa version centrale (celle des dominants), l’individuo-globalisme est vécu comme un régime avec des degrés, des étapes, des stages ; et c’est pour cela qu’il renvoie à un habitus rationnel. Ratio, c’est la division de l’effort en étapes permettant d’atteindre l’objectif de la connaissance de soi, d’un certain bonheur/bien-être, d’un développement personnel. Le mot « étape », en anglais, se dit d’ailleurs stage. Il y a aujourd’hui un processus, dans les sociétés industrielles avancées, de stagiarisation. Le stage (en tant qu’étape sur le chemin de la réalisation, et aussi en tant que moment durant lequel on acquiert une compétence particulière en vue de cette réalisation) a désormais envahi l’ensemble de la société, dans le monde du travail (avec la notion de formations : on a maintenant des formations pour tout et n’importe quoi), dans le monde du tourisme (on ne part plus se reposer en vacances, mais en stages, pour acquérir des compétences en matière de bien-être), et bien sûr dans le monde du religieux (au point que même dans le christianisme vous pourrez avoir des stages d’oraison, avec des niveaux 1, 2 et avancés, etc., pourtant incompatibles avec l’idée chrétienne de la foi indivisible). 



Cet individuo-globalisme rationnel aboutit non seulement à une stagiarisation généralisée dans tous les domaines, avec l’obsession de l’acquisition de compétences, mais aussi à l’extension sans précédent de l’idée de régime. Il s’agit de vivre sa vie à travers un régime de vie, autrement dit de suivre un régime, alimentaire par exemple, de manger bio, de faire un peu de sport, et en d’autres termes de diviser son temps, sa nourriture, pour atteindre au bien-être, à la connaissance de soi, à l’épanouissement de toutes ses capacités. Ces trois objectifs essentiels – objectifs de bien-être, gnosiques (relatifs à la connaissance de soi) et créatifs – sont donc visés par les créatifs culturels (par les dominants en capital symbolique et matériel), qui en font leurs priorités existentielles. 




Note : Il s'agit ici de la première moitié de la réponse de Raphaël LIOGIER à la question.





Raphaël Liogier est Directeur de l’Observatoire du religieux (fédéré au CHERPA) et professeur des universités à l’IEP d’Aix-en-Provence, où il enseigne la sociologie et l’anthropologie. On lui doit notamment Le Mythe de l'islamisation. Essai sur une obsession collective (Ed. du Seuil, 2012), Souci de soi, conscience du monde. Essai sur la globalisation des croyances(Armand Colin, Paris 2011), Les évidences universelles (Ed. de la Librairie de la Galerie, Paris 2011), Sacrée médecine. Histoire et devenir d’un sanctuaire de la Raison (avec Jean Baubérot, Entrelacs, Paris 2011), Une laïcité « légitime ». La France et ses religions d’Etat (Entrelacs, Paris 2006), Etre bouddhiste en France aujourd’hui (avec Bruno Etienne, Hachette, Paris 2004), Géopolitique du christianisme (avec Blandine Chelini-Pont, Ellipses, Paris 2003), Le bouddhisme mondialisé (Ellipses, Paris 2003) et Jésus, Bouddha d’Occident (Calmann-Lévy, Paris 1999).








Au sommaire du numéro 37: Religion ?












Emile Poulat : Laïcité, qu’est-ce à dire ?
Débat : Philippe Forget : Laïcité et souveraineté civique
Débat : Thibault Isabel : Plaidoyer contre l’intolérance laïque. Penser la pluralité dans un monde en perpétuelle recomposition
Entretien avec Tariq Ramadan : Considérations sur l’islam, la religion et la société moderne
Entretien avec Raphaël Liogier : La mondialisation du religieux
Paul Masquelier : La religion comme facteur de développement historique. Retour sur la pensée de Jacob Burckhardt
Geneviève Béduneau : Vivante orthodoxie. L’opposition entre essentialisme et existentialisme au sein de la chrétienté
Entretien avec Bernard Hort : Le bien, le mal et le monde. Réponses d’un auteur croyant à certaines attaques contre le christianisme
Document : William James : La valeur psychologique de la religion (1902)
Document : Carl Gustav Jung : La religion comme réalité psychique (1959)
Julie Higaki : Péguy, « athée » de quels dieux ? Entre unité et pluralité, altérité et communion
Pierre Le Vigan : Walter Benjamin et le fait religieux
Le texte : Bertrand Russell : Qu’est-ce qu’un agnostique ? (1953)

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