La société sous surveillance. Eric Werner. Extrait de Krisis 35: Le chaos?





Certains auteurs l’ont très bien dit à leur manière. S’interrogeant sur la signification des systèmes actuels de vidéosurveillance, qui, comme on sait, ont connu un développement important depuis un certain nombre d’années, Gérard Wajcman relève ainsi que la surveillance ne fait pas que s’appliquer à une population donnée, que la couvrir, mais qu’ «elle la constitue comme population, comme une. Etre de la population, c’est être surveillé». On relèvera ici la référence à l’unité. Si la vidéosurveillance ne suffit évidemment pas à faire exister la concorde quand elle n’existe pas, à tout le moins garantit-elle le maintien de l’unité de la population (de son unité objective, mais dans une certaine mesure aussi, peut-être, subjective). Normalement la population devrait éclater, partir en petits morceaux, mais justement non : elle ne part pas en petits morceaux. 

Les réseaux de surveillance prennent ici la relève des anciens facteurs de cohésion sociale, ceux aujourd’hui mis à mal par la mondialisation. Ils en prennent la relève, au sens où ils réalisent ce que ni la langue, ni la culture, ni l’ethnie, ni la religion, ni la sécurité sociale, ni quoi que ce soit d’autre ne réussit plus à faire, à savoir unifier une population donnée à l’intérieur d’un espace donné. Car, comme le dit Wajcman, «être de la population, c’est être surveillé». Si on «en est», c’est parce qu’on est surveillé : pour cette raison même et pour aucune autre. La surveillance est ce que nous avons en commun avec nos semblables, autrement nous n’aurions rien en commun. Nous ne serions que des atomes sociaux, ce que nous sommes bel et bien en fait, sauf que nous sommes en même temps sous haute surveillance. Et c’est ce qui crée quand même un lien. Mais c’est bien le seul.

En ce sens, le contrôle social s’offre comme une alternative à l’ennemi extérieur. Faute d’ennemi extérieur, on a recours au contrôle social. On pourrait aussi dire que le contrôle social est une réponse à la mondialisation, une réponse au sens où il la complète, lui assure l’assise qui autrement lui ferait défaut. Le contrôle social n’est ni à proprement parler ce qui corrige la mondialisation, ni moins encore la tempère, c’est tout bonnement ce qui lui permet de fonctionner. Normalement, ça ne devrait pas fonctionner. Mais grâce au contrôle social, ça fonctionne un peu quand même. Juste ce qu’il faut. Mais ça fonctionne. On associe volontiers la mondialisation au laisser-faire, laisser-aller des économistes classiques, qui croient à la prétendue main aveugle du marché. Il n’en est évidemment rien. Tout est au contraire très contrôlé, très surveillé. Très surveillé, car, justement, si ce n’était pas le cas, ce serait le chaos : le chaos non seulement à tel endroit ou dans un territoire donné, mais à l’échelle mondiale. La guerre civile mondiale. 

Le contrôle social doit bien évidemment s’entendre au sens large, il inclut en son concept l’ensemble des moyens aussi bien directs qu’indirects, formels qu’informels, visant à faire de l’individu un bon petit soldat de la mondialisation, concrètement parlant à assurer sa pleine et entière intégration à la machine entrepreneuriale, vecteur privilégié de la mondialisation. La surveillance, donc, mais pas seulement. Dans leur ouvrage commun, La nouvelle raison du monde, Essai sur la société néolibérale, Pierre Dardot et Christian Laval observent:  «Ne voir dans la situation présente des sociétés que la jouissance sans entraves, […] c’est […] oublier la face sombre de la normativité néolibérale : la surveillance de plus en plus dense de l’espace public et privé, la traçabilité de plus en plus précise des mouvements des individus dans les réseaux, l’évaluation de plus en plus sourcilleuse et mesquine des individus, l’action de plus en plus prégnantes des systèmes fusionnés d’information et de publicité et, peut-être surtout, les formes de plus en plus insidieuses d’autocontrôle des sujets eux-mêmes.»



Extrait de l'article "Jusqu’où ne pas aller trop loin: sur l’avant-guerre civile" publié dans Krisis 35: Le chaos?


Eric Werner. Né en 1940. Philosophe et essayiste suisse, diplômé de l’Institut d’études politiques de Paris, docteur ès Lettres et ancien professeur de philosophie politique à l’Université de Genève. Il est l’auteur de nombreux ouvrages, dont De la violence au totalitarisme. Essai sur la pensée de Camus et de Sartre (Calmann-Lévy, Paris 1972), Mystique et politique : études de philosophie politique (L’Age d’Homme, Lausanne et Paris 1979), Vous avez dit guerre civile? (Thaël, Lausanne 1990), De l’extermination (Thaël, Lausanne 1993), Montaigne stratège (L’Age d’Homme, Lausanne et Paris 1996), L’avant-guerre civile (L’Age d’Homme, Lausanne et Paris 1999), L’après-démocratie (L’Age d’Homme, Lausanne et Paris 2001), La maison de servitude. Réplique au Grand Inquisiteur (Xenia, Vevey 2006), Ne vous approchez pas des fenêtres. Indiscrétions sur la nature réelle du régime (Xénia, Vevey 2008), Portrait d’Eric (Xénia, Vevey 2010), Douze voyants. Les penseurs de la liberté (Xénia, Vevey 2011). 



L'AVANT-BLOG

CHRONIQUE DE LA MODERNITÉ TARDIVE





Emission radio diffusée sur Méridien Zéro : Eric Werner évoque ses analyses critiques de la société libérale contemporaine.





Au sommaire de ce numéro 35: Le Chaos ?




Jean-François Gautier / « Khaos », l’impensable fondamental
Pierre Le Vigan / Empédocle et la systémique du chaos
Document : Jaime Semprun / L’abîme se repeuple (extraits)
Alain de Benoist / Multitude ou chaos ? Sur les thèses de Michael Hardt et Antonio Negri
Eric Werner / Jusqu’où ne pas aller trop loin : sur l’avant-guerre civile
Entretien avec Alain Bauer / Chaos, insécurité et décèlement précoce des menaces
Document : Georges Sorel / La violence révolutionnaire : de la paix sociale au chaos régénérateur (1908)
Michel Drac / Le chaos monétaire
Entretien avec Philippe Simonnot / L’étalon-or pour sortir du chaos monétaire ?
Jean-François Gautier / De « Khaos » à « Chaos »
Jean-Louis Harouel / Le chaos du modernisme artistique
Entretien avec Bernard Lugan / L’Afrique noire est-elle vouée au chaos ?
Le texte : Martin Heidegger / Critique de la volonté de puissance : À propos du nihilisme.

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