Qu'est-ce que la laïcité ? Extrait d'un article d'Emile Poulat publié dans Krisis 37 : Religion ?











Laïcité : le débat public est grand ouvert et largement médiatisé, mais, semble-t-il, seulement dans les cercles restreints et sans véritablement émouvoir les foules, du fait qu’il reste abstrait, ou idéologique, sans grand rapport avec leurs soucis quotidiens.

Et, en effet, la « laïcité », qu’est-ce à dire et quel contenu lui donner ? Au risque d’apparaître provocateur, je n’hésite pas à dire que cette laïcité dont on parle tant n’existe pas. Elle est de l’ordre des batailles de mots, bataille autour d’un mot dont il n’existe aucune définition officielle ou juridique, ni aucun sens sur lequel s’accorde l’ensemble de ceux qui s’empoignent à son sujet.

Toute réflexion sur la laïcité commence donc (ou devrait commencer) par une attention au mot lui-même, un substantif dont la terminaison trahit l’appartenance à une famille nombreuse dans le domaine de l’abstraction : la liberté, l’égalité, la vérité, la solidarité, la charité, la réalité, etc.

La vogue du mot lui-même est récente : trente ou quarante ans, succédant à la vogue du mot « modernité ». Les linguistes distinguent d’ailleurs à son propos deux syntagmes, « la laïcité de » et « la laïcité ». Le premier énonce un caractère qui peut être défini en quelques traits : la laïcité de l’Etat, des administrations publiques, de l’école publique, etc. Le second énonce une entité qu’on pourrait statufier comme la Liberté à New York ou comme la Foi terrassant l’Incrédulité à Rome.

Le mot « laïcité » est aujourd’hui dans toutes les bouches. Il est pourtant récent : il apparaît dans les années 1870 selon le Littré ; et il est encore perçu comme un néologisme en 1911 selon Ferdinand Buisson, grand maître en la matière. Le fait est qu’il ne figure pas dans la loi du 9 décembre 1905 « concernant la séparation des Eglises et de l’Etat » et qu’il n’apparaît que deux fois, sans signification particulière, dans les débats parlementaires (quatre-vingt cinq séances) qui ont précédé la loi. En revanche, il apparaîtra environ deux cents fois dans les deux séances parlementaires qui ont abouti à la loi Debré du 31 décembre 1959 sur l’association contractuelle de l’enseignement privé au service public de l’éducation. Le Parlement lui ouvrait les vannes.

Un historien des idées pourrait observer que nos débats sur la laïcité prennent la relève des grandes querelles sur la liberté qui ont occupé l’Ancien Régime. Il y eut d’abord le débat sans issue sur les rapports entre la grâce et la liberté, puis la question ouverte par les philosophes éclairés qui luttaient pour les libertés publiques, mais niaient la liberté humaine.

Pour faire bref, la « laïcité », ce n’est ni seulement ni nécessairement la libre pensée, la tolérance ou la séparation des Eglises et de l’Etat. Elle a d’abord été une idée qui est devenue un programme avant de s’imposer comme le régime qui nous gouverne. Et, naturellement, elle s’oppose au régime de catholicité qui s’est imposé en France jusqu’à la Révolution. Elle repose ainsi sur un paradoxe : la catholicité était exclusive et rejetait tout ce (ou tous ceux) qui n’étai(en)t pas catholique(s), alors que, contre elle, la laïcité est inclusive, faisant à tous, en droit, une place égale, quelles que soient leurs convictions. La laïcité repose ainsi sur un principe fondateur et fondamental : la liberté publique de conscience pour tous et pour toutes, pour chacun et pour chacune, conformément à l’art. 10 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen (1789) et à l’art. 1 de la loi de 1905.

A ce point, il convient de rappeler quelques évidences.

En premier lieu, à ce jour, nous n’avons encore aucune histoire du mot. Les mots ont une histoire, trop souvent ignorée ou négligée, et c’est une source inépuisable de glissements, de malentendus, de confusions. Ce qu’on peut dire, c’est qu’il s’agit d’un mot de facture et d’introduction récentes. Le premier dictionnaire à l’enregistrer sera le Supplément du Littré en 1877, sans aucune attestation antérieure à la IIIe République, et avec une divergence immédiate selon qu’il s’agit d’une caractéristique – laïcité de l’Etat, de l’école, de l’administration, etc. – ou d’une entité : la laïcité.

En second lieu, le mot a une préhistoire où, comme toujours, l’adjectif a précédé le substantif. Laïc remonte aux premiers siècles chrétiens, quand s’opposait l’état laïc et l’état clérical, les laïcs et les clercs. Les laïcs, c’est la masse des fidèles, comme le dit son étymologie grecque, laos opposé à démos, le peuple organisé politiquement. Cet emploi devra se « aïciser» pour entamer une seconde carrière. C’est alors que l’orthographe tentera d’imposer, sans y réussir, une claire distinction entre laïcs (à l’intérieur de l’Eglise) et laïques (hors des Eglises et même contre elles). Ainsi opposait-on saint Benoît-Joseph Labre, canonisé par Léon XIII (un «saint laïc» mort «en état de crasse», diront les «laïques»), et Emile Littré, véritable « saint laïque ».

En troisième lieu, si laïcité est né de la « laïcisation » de l’adjectif ou du substantif laïc, ce nouvel emploi a mis près d’un siècle avant d’envahir le langage. Les grandes lois laïques qui s’échelonnent de 1881 (lois scolaires de Jules Ferry et de René Goblet) à 1905 (séparation des Eglises et de l’Etat) ignorent le mot ou n’en éprouvent pas le besoin, alors que les milieux laïques parlent volontiers de «monde laïque», et il n’apparaît que rarement dans les débats parlementaires. Ce qui importe au législateur, ce ne sont pas les idées générales, mais des dispositions concrètes, passant par des mesures de laïcisation (des programmes, des personnels, des édifices).





Extrait (1/2) du texte intitulé "Laïcitéqu’est-ce à dire ?" d'Emile Poulat, publié dans le numéro 37 de la revue Krisis.







Emile Poulat. Né en 1920 et mort le 22 décembre 2014 à l'âge de 94 ans. Historien et sociologue. Directeur de recherche au CNRS, directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales, membre fondateur du Groupe de sociologie des religions, membre des comités de direction ou de rédaction de plusieurs revues, dont Politica hermetica, il est l’auteur d’une trentaine d’ouvrages concernant principalement le conflit entre culture catholique et culture moderne dans l’histoire du catholicisme contemporain. C’est également un des plus éminents spécialistes français du problème de la laïcité. Parmi ses dernières publications : Scruterla loi de 1905. La République française et la religion (Fayard, Paris 2010), La séparation et les églises de l’Ouest (L’Harmattan, Paris 2006), La question religieuse et ses turbulences au XXe siècle (Berg International, Paris 2005), Le christianisme à contre-histoire (Ed. du Rocher, Monaco 2003) et Notre laïcité publique (Berg International, Paris 2003).




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