"La mondialisation du religieux". Entretien avec Raphaël LIOGIER. Krisis 37 : Religion ?



Thibault ISABEL : Vous avez largement démontré dans vos travaux que la «hiérarchisation» culturelle, politique et médiatique des religions, tout en s’appuyant en surface sur des discriminants idéologiques, reposait également en un sens sur un rapport de force social.

Si l’islam est à ce point dénigré, ce serait donc en partie parce qu’il incarne une «religion des pauvres», en phase avec le mode de pensée des populations ghettoïsées des banlieues et d’une partie du tiers-monde plutôt qu’avec celui des «bobos» branchés des centres-villes et des grandes ONG internationales.

Derrière cette nouvelle forme de domination symbolique, peut-on voir d’un certain point de vue une résurgence postmoderne de la lutte des classes ?





Dans sa version centrale (celle des dominants), l’individuo-globalisme est vécu comme un régime avec des degrés, des étapes, des stages ; et c’est pour cela qu’il renvoie à un habitus rationnel. Ratio, c’est la division de l’effort en étapes permettant d’atteindre l’objectif de la connaissance de soi, d’un certain bonheur/bien-être, d’un développement personnel. Le mot « étape », en anglais, se dit d’ailleurs stage. Il y a aujourd’hui un processus, dans les sociétés industrielles avancées, de stagiarisation. Le stage (en tant qu’étape sur le chemin de la réalisation, et aussi en tant que moment durant lequel on acquiert une compétence particulière en vue de cette réalisation) a désormais envahi l’ensemble de la société, dans le monde du travail (avec la notion de formations : on a maintenant des formations pour tout et n’importe quoi), dans le monde du tourisme (on ne part plus se reposer en vacances, mais en stages, pour acquérir des compétences en matière de bien-être), et bien sûr dans le monde du religieux (au point que même dans le christianisme vous pourrez avoir des stages d’oraison, avec des niveaux 1, 2 et avancés, etc., pourtant incompatibles avec l’idée chrétienne de la foi indivisible). 

Cet individuo-globalisme rationnel aboutit non seulement à une stagiarisation généralisée dans tous les domaines, avec l’obsession de l’acquisition de compétences, mais aussi à l’extension sans précédent de l’idée de régime. Il s’agit de vivre sa vie à travers un régime de vie, autrement dit de suivre un régime, alimentaire par exemple, de manger bio, de faire un peu de sport, et en d’autres termes de diviser son temps, sa nourriture, pour atteindre au bien-être, à la connaissance de soi, à l’épanouissement de toutes ses capacités. Ces trois objectifs essentiels – objectifs de bien-être, gnosiques (relatifs à la connaissance de soi) et créatifs – sont donc visés par les créatifs culturels (par les dominants en capital symbolique et matériel), qui en font leurs priorités existentielles.

En revanche, ceux qui sont satellisés ne peuvent vivre qu’une version tronquée et partielle (ou plutôt dégradée, pour employer une métaphore chromatique) de l’individuo-globalisme. Prenons l’exemple de la nutrition. Le bio est devenu un idéal nutritionnel, mais tout le monde n’a pas les moyens de s’offrir de la nourriture bio ; cependant, pour ceux qui auront de plus faibles moyens économiques, nous aurons des yaourts non bios qui seront néanmoins ressemblants, dont l’emballage sera étudié pour donner le sentiment que ce yaourt est malgré tout naturel, vert, écologique, etc. La couleur noble centrale du tableau, le vert individuo-global de la nature ondoyante (ou le bleu, si l’on veut plutôt prendre l’analogie du ciel pur !), se retrouvera partout, mais dans des dégradés chromatiques multiples.

Cependant, lorsque la faiblesse en capital matériel se traduit par une frustration économique trop forte et que les objectifs constituant le triptyque « bien-être, gnose, créativité » ne paraissent plus du tout atteignables, alors l’individuo-globalisme ne peut plus être vécu rationnellement. Il n’est plus plausible dans une telle situation de faire un effort rationnel pour atteindre les objectifs (mettre en place un régime de vie ou suivre des stages de compétence). C’est pourquoi se développe dans ces conditions un individuo-globalisme émotionnel : l’émotion, au contraire du stage d’amélioration ou du régime de vie, c’est la dénégation du temps (au sens psychanalytique). Les choses ne s’obtiennent pas en se donnant les moyens, mais en les recevant immédiatement, dans l’effervescence de l’émotion, par la grâce. C’est ce qui explique à mon sens le succès des mouvements émotionnels (en particulier le pentecôtisme et ses différentes variétés) dans l’ensemble du tiers-monde, et exclusivement dans le tiers-monde, ou alors parmi les populations les plus pauvres des pays industriels avancés. Cet émotionnalisme n’est pas le propre du protestantisme pentecôtiste ou néo-évangélique ; on le retrouve dans le catholicisme charismatique, dans l’islam aussi, et même dans le bouddhisme à la Soka Gakkaï (qui est le mouvement actuellement le plus « émotionnel » – si je puis dire – au sein de la nébuleuse bouddhiste, et le seul qui connaisse un succès notable dans le tiers-monde et dans les populations les plus faibles économiquement : ce n’est pas un hasard).

Enfin, un fort déficit en capital symbolique (ce que l’on pourrait appeler une fragilité identitaire et non pas économique) se traduit par une attitude réactive, par le désir de se protéger, de revenir à un ancien monde, par la peur du progrès et du monde tel qu’il avance ; mais cette réaction anti-individuo-globale reste dépendante en négatif de l’individuo-globalisme : elle se définit par rapport à lui, contre lui. Cette posture est réactionnelle. Même si l’on est riche matériellement en tant qu’individu, ou en tant que nation (comme l’Arabie Saoudite), mais que l’on a subi d’importants traumatismes biographiques en tant que personne, ou d’importants traumatismes historiques en tant que collectivité, que l’on ne réussit pas à imposer une image de soi positive au reste du monde ni à ses propre yeux, autrement dit que l’on est narcissiquement blessé, alors on a tendance à vivre l’individuo-globalisme de façon réactionnelle. 

C’est un rapport haine/fascination, qui caractérise assez bien, même au niveau politique des relations internationales, les rapports complexes (et complexés) entre le monde dit arabo-musulman et les Etats-Unis. Il s’exprime là en effet, certes, de la haine, mais aussi de l’admiration fascinée, qu’elle soit ou non avouée. L’importance actuelle de l’islam, particulièrement dans ses versions fondamentalistes, salafistes et waabites, relève davantage dans son rigorisme excessif d’une posture réactive que d’une croyance positive. Il serait d’ailleurs assez facile de montrer que les cibles du terrorisme islamique depuis le début des années 1980 correspondent en gros aux anciennes cibles des groupes d’extrême gauche des années 1970 comme la bande à Bader en Allemagne ou les brigades rouges en Italie. Pour le dire plus clairement, ce sont des symboles du capitalisme libéral et non des symboles religieux qui sont visés. Nous n’avons donc pas affaire à une guerre de religion, à un combat pour la foi, mais à des luttes politiques et idéologiques réactionnelles. 

On ne peut échapper à la culture dominante, quelles que soient les postures assumées. Ce que l’on prend pour un choc de civilisations à l’échelle planétaire ne relève que d’un jeu de postures, avec un champ de réactivité fort. Il n’y a pas de « choc de civilisations », tout simplement parce qu’il n’y a plus de civilisations, ou, plutôt, il n’y en a plus qu’une. Mais une telle extension culturelle planétaire suppose un jeu réactif plus vif, plus complexe, et par conséquent plus explosif. Une réaction, au sens chimique, c’est ce qui produit des explosions. Nous vivons dans un monde globalement en paix, parce que nous avons aujourd’hui une culture globale qui fait système à l’échelle planétaire ; mais, en même temps, ce monde est livré à une multitude de conflits locaux qui ne peuvent plus être analysés ni comme des guerres classiques (confrontations militaires de nations), ni comme des guerres civiles (luttes de factions intérieures à une nation). Nous avons une sorte de paix systémique globale, régulée idéologiquement par l’individuo-globalisme, et des éclatements multiples qui ne sont compréhensibles que dans leurs jeux réactifs (et qui font usage de ressources mondialisées, de réseaux informatiques mondialisés, de slogans mondialisés, etc.). Même le nationalisme est devenu une ressource intégrée au système idéologique global et n’a plus rien à voir avec la simple idée de nation. 



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Raphaël Liogier est Directeur de l’Observatoire du religieux (fédéré au CHERPA) et professeur des universités à l’IEP d’Aix-en-Provence, où il enseigne la sociologie et l’anthropologie. On lui doit notamment Le Mythe de l'islamisation. Essai sur une obsession collective (Ed. du Seuil, 2012), Souci de soi, conscience du monde. Essai sur la globalisation des croyances(Armand Colin, Paris 2011)Les évidences universelles (Ed. de la Librairie de la Galerie, Paris 2011), Sacrée médecine. Histoire et devenir d’un sanctuaire de la Raison (avec Jean Baubérot, Entrelacs, Paris 2011), Une laïcité « légitime ». La France et ses religions d’Etat (Entrelacs, Paris 2006), Etre bouddhiste en France aujourd’hui (avec Bruno Etienne, Hachette, Paris 2004), Géopolitique du christianisme (avec Blandine Chelini-Pont, Ellipses, Paris 2003), Le bouddhisme mondialisé (Ellipses, Paris 2003) et Jésus, Bouddha d’Occident(Calmann-Lévy, Paris 1999).








Au sommaire du numéro 37: Religion ?

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Emile Poulat : Laïcité, qu’est-ce à dire ?
Débat : Philippe Forget : Laïcité et souveraineté civique
Débat : Thibault Isabel : Plaidoyer contre l’intolérance laïque. Penser la pluralité dans un monde en perpétuelle recomposition
Entretien avec Tariq Ramadan : Considérations sur l’islam, la religion et la société moderne
Entretien avec Raphaël Liogier : La mondialisation du religieux
Paul Masquelier : La religion comme facteur de développement historique. Retour sur la pensée de Jacob Burckhardt
Geneviève Béduneau : Vivante orthodoxie. L’opposition entre essentialisme et existentialisme au sein de la chrétienté
Entretien avec Bernard Hort : Le bien, le mal et le monde. Réponses d’un auteur croyant à certaines attaques contre le christianisme
Document : William James : La valeur psychologique de la religion (1902)
Document : Carl Gustav Jung : La religion comme réalité psychique (1959)
Julie Higaki : Péguy, « athée » de quels dieux ? Entre unité et pluralité, altérité et communion
Pierre Le Vigan : Walter Benjamin et le fait religieux
Le texte : Bertrand Russell : Qu’est-ce qu’un agnostique ? (1953)





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