"La mondialisation du religieux". Entretien avec Raphaël LIOGIER. Krisis : Religion ?



Thibault ISABEL : Vous avez largement démontré dans vos travaux que la «hiérarchisation» culturelle, politique et médiatique des religions, tout en s’appuyant en surface sur des discriminants idéologiques, reposait également en un sens sur un rapport de force social. 

Si l’islam est à ce point dénigré, ce serait donc en partie parce qu’il incarne une «religion des pauvres», en phase avec le mode de pensée des populations ghettoïsées des banlieues et d’une partie du tiers-monde plutôt qu’avec celui des «bobos» branchés des centres-villes et des grandes ONG internationales. 

Derrière cette nouvelle forme de domination symbolique, peut-on voir d’un certain point de vue une résurgence postmoderne de la lutte des classes ?



Raphaël LIOGIER : Je ne crois pas à la postmodernité, et je ne crois pas non plus à la lutte frontale de classes sociales solides. Je crois plutôt à des jeux de positions, des rapports de forces imaginaires qui se traduisent parfois par des confrontations matérielles brutales. Dans ces jeux-là, effectivement, on observe la montée d’une nouvelle classe dominante, qui impose ses symboles, son mode de vie, son idéal, ses valeurs, au reste des populations du globe. Cette classe est l’objet du désir des autres, qui cherchent à imiter son mode de vie sans y parvenir, sans posséder ni les moyens matériels ni les codes symboliques qui permettraient d’y parvenir. C’est ce qui prouve que ce système culturel est dominant. J’appelle ce phénomène l’attraction symbolique universelle. 



Ces créatifs culturels, ou ces bobos globaux, vivent en général dans les grandes métropoles, mais voyagent d’un bout à l’autre de la planète, se retrouvent dans le désert ou les grands espaces, sont engagés dans des causes humanitaires, ont un métier dans lequel ils s’épanouissent (écrivain, architecte, artiste, journaliste, ou créateur de programme informatique, publicitaire, etc.), ils mangent bio, parfois pratiquent la méditation ou le taïchi, etc. Ils constituent le noyau de l’individuo-globalisme, sa version centrale, autour de laquelle les autres gravitent. Les autres sont en quelque sorte satellisés par ce milieu, parce qu’ils sont attirés universellement par son mode de vie, et en même temps ne peuvent l’atteindre, le pénétrer, faire partie de cette classe. Ils se contentent donc de tourner autour, de s’en rapprocher symboliquement, de ressembler sans pouvoir s’assembler. Cette attirance sans assimilation est le ressort essentiel de la domination, de la même manière que le soleil satellise l’ensemble des corps célestes, qui dépendent de lui, pour ainsi dire pendus à lui, en reçoivent leur luminosité, leur coloration, leur vitesse, mais ne peuvent le toucher. 



D’une manière générale, je dirais que ces populations dominantes en capital global, qui vivent le plus souvent dans les sociétés industrielles avancées (ou sont des ressortissants de ces sociétés), constituent le bataillon essentiel de l’individuo-globalisme rationnel. Ils sont dominants aussi bien en capital symbolique qu’en capital matériel (ou économique). Ceux qui se trouvent dans cette situation, symboliquement et matériellement comblés, cultivent des valeurs que le sociologue Ronald Inglehart appelle post-matérialistes. En réalité, cela ne signifie pas qu’ils sont moins intéressés, moins mesquins que les autres humains, mais que, puisque la sécurité relative de leur condition matérielle et symbolique va de soi, leurs désirs se sont réorientés comme en surplus vers d’autres objectifs relatifs à l’épanouissement de soi et au développement personnel (développer ses propres capacités, cultiver le bien-être, se connaître soi-même). 



Comme ils ne vivent pas dans la précarité et les nécessités de la survie immédiate, ils ne cherchent pas le profit matériel immédiat mais se projettent plus loin dans l’avenir. Ils n’ont pas peur de ne pas avoir de quoi vivre à l’instant, mais de ne pas toujours être eux-mêmes, ou de manquer peut-être de quelque chose dans un jour lointain : c’est pourquoi leur préoccupation, du point de vue extérieur (et non plus intérieur cette fois), sera le développement durable. Le durable est ici en grande partie synonyme de « global », car c’est parce que nous vivons dans un monde globalement interdépendant, clos sur cette interdépendance de toutes les parties du globe, que nous avons peur que ce globe en lui-même soit en péril. En d’autres termes, en dehors des réalités objectivement périlleuses auxquelles nous faisons face, nous avons peur que le globe finisse d’abord et avant tout parce que nous avons réalisé qu’il était un globe fini. Le globalisme (l’autre polarité de l’individuo-globalisme, à côté de l’individualisme), qui est en partie fondé sur l’angoisse de la finitude globale, est une réponse religieuse au sentiment de claustrophobie universelle que nous éprouvons en tant qu’humains, depuis que, pour nous, la nature n’est plus un espace infini (sans fin en terme géographique mais aussi en terme de ressources disponibles), mais un espace fini et balisé.



Dans sa version centrale (celle des dominants), l’individuo-globalisme est vécu comme un régime avec des degrés, des étapes, des stages ; et c’est pour cela qu’il renvoie à un habitus rationnel. Ratio, c’est la division de l’effort en étapes permettant d’atteindre l’objectif de la connaissance de soi, d’un certain bonheur/bien-être, d’un développement personnel. Le mot « étape », en anglais, se dit d’ailleurs stage. Il y a aujourd’hui un processus, dans les sociétés industrielles avancées, de stagiarisation. Le stage (en tant qu’étape sur le chemin de la réalisation, et aussi en tant que moment durant lequel on acquiert une compétence particulière en vue de cette réalisation) a désormais envahi l’ensemble de la société, dans le monde du travail (avec la notion de formations : on a maintenant des formations pour tout et n’importe quoi), dans le monde du tourisme (on ne part plus se reposer en vacances, mais en stages, pour acquérir des compétences en matière de bien-être), et bien sûr dans le monde du religieux (au point que même dans le christianisme vous pourrez avoir des stages d’oraison, avec des niveaux 1, 2 et avancés, etc., pourtant incompatibles avec l’idée chrétienne de la foi indivisible). 



Cet individuo-globalisme rationnel aboutit non seulement à une stagiarisation généralisée dans tous les domaines, avec l’obsession de l’acquisition de compétences, mais aussi à l’extension sans précédent de l’idée de régime. Il s’agit de vivre sa vie à travers un régime de vie, autrement dit de suivre un régime, alimentaire par exemple, de manger bio, de faire un peu de sport, et en d’autres termes de diviser son temps, sa nourriture, pour atteindre au bien-être, à la connaissance de soi, à l’épanouissement de toutes ses capacités. Ces trois objectifs essentiels – objectifs de bien-être, gnosiques (relatifs à la connaissance de soi) et créatifs – sont donc visés par les créatifs culturels (par les dominants en capital symbolique et matériel), qui en font leurs priorités existentielles. 




Note : Il s'agit ici de la première moitié de la réponse de Raphaël LIOGIER à la question.





Raphaël Liogier est Directeur de l’Observatoire du religieux (fédéré au CHERPA) et professeur des universités à l’IEP d’Aix-en-Provence, où il enseigne la sociologie et l’anthropologie. On lui doit notamment Le Mythe de l'islamisation. Essai sur une obsession collective (Ed. du Seuil, 2012), Souci de soi, conscience du monde. Essai sur la globalisation des croyances(Armand Colin, Paris 2011), Les évidences universelles (Ed. de la Librairie de la Galerie, Paris 2011), Sacrée médecine. Histoire et devenir d’un sanctuaire de la Raison (avec Jean Baubérot, Entrelacs, Paris 2011), Une laïcité « légitime ». La France et ses religions d’Etat (Entrelacs, Paris 2006), Etre bouddhiste en France aujourd’hui (avec Bruno Etienne, Hachette, Paris 2004), Géopolitique du christianisme (avec Blandine Chelini-Pont, Ellipses, Paris 2003), Le bouddhisme mondialisé (Ellipses, Paris 2003) et Jésus, Bouddha d’Occident (Calmann-Lévy, Paris 1999).








Au sommaire du numéro 37: Religion ?












Emile Poulat : Laïcité, qu’est-ce à dire ?
Débat : Philippe Forget : Laïcité et souveraineté civique
Débat : Thibault Isabel : Plaidoyer contre l’intolérance laïque. Penser la pluralité dans un monde en perpétuelle recomposition
Entretien avec Tariq Ramadan : Considérations sur l’islam, la religion et la société moderne
Entretien avec Raphaël Liogier : La mondialisation du religieux
Paul Masquelier : La religion comme facteur de développement historique. Retour sur la pensée de Jacob Burckhardt
Geneviève Béduneau : Vivante orthodoxie. L’opposition entre essentialisme et existentialisme au sein de la chrétienté
Entretien avec Bernard Hort : Le bien, le mal et le monde. Réponses d’un auteur croyant à certaines attaques contre le christianisme
Document : William James : La valeur psychologique de la religion (1902)
Document : Carl Gustav Jung : La religion comme réalité psychique (1959)
Julie Higaki : Péguy, « athée » de quels dieux ? Entre unité et pluralité, altérité et communion
Pierre Le Vigan : Walter Benjamin et le fait religieux
Le texte : Bertrand Russell : Qu’est-ce qu’un agnostique ? (1953)

En vente 23,00 € sur le site d'Eléments ou des Amis d'Alain de benoist.




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Identité ? Présentation du 40ème numéro de la revue.


                      




• Le texte : Simone Weil : L’enracinement. « Toutes les fidélités, tous les attachements sont à conserver »











LES AUTEURS DU NUMÉRO


• Louis Baladier. Inspecteur général honoraire de l’Éducation Nationale, agrégé de l’Université, docteur d’État ès lettres et sciences humaines. Collabore à de nombreuses revues de littérature. Il a notamment publié récemment des essais sur Montherlant (« La sexualité dans l’œuvre de Montherlant : l’étrange et la peur », « Le mythe tauromachique dans l’œuvre de Montherlant ») et sur Lucien Rebatet (« Les deux étendards ou un trop grand rêve »).

• Alain de Benoist. Né en 1943. Essayiste, philosophe, directeur de Krisis. Derniers ouvrages parus : Demain, la décroissance. Penser l’écologie jusqu’au bout (Edite, 2007), Carl Schmitt. Internationale Bibliographie der Primär- und Sekundärliteratur (Ares, Graz 2010), Des animaux et des hommes. La place de l’homme dans la nature (Alexipharmaque, 2010), Au bord du gouffre. La faillite annoncée du système de l’argent (Krisis, 2011), Mémoire vive. Entretiens avec François Bousquet (Bernard de Fallois, 2012), Édouard Berth ou le socialisme héroïque (Pardès, 2013), Les démons du bien. Du nouvel ordre moral à l’idéologie du genre (Pierre-Guillaume de Roux, 2013), Quatre figures de la Révolution Conservatrice allemande (AAAB, 2014), Le Traité transatlantique et autres menaces (Pierre-Guillaume de Roux).

• Claude Bourrinet. Professeur de lettres modernes dans un collège rural. A récemment publié un Stendhal (Pardès, Grez-sur-Loing 2014).

• Michel Drac. Essayiste, né en 1970. Fondateur du site Scriptoblog et des éditions Le Retour aux sources (2007), il intervient dans de nombreuses revues d’opinions. Il a travaillé comme contrôleur de gestion, après avoir effectué ses études au sein d’une école de commerce. Il est notamment l’auteur de Crise économique ou crise du sens ? (Le Retour aux sources, 2010), Crise ou coup d’État ? (Le Retour aux sources, 2009), La question raciale (Le Retour aux sources, 2009), Chroniques systémiennes (Le Retour aux sources, 2009), Choc et simulacre (2010).

• Philippe Forget. Docteur en philosophie morale et politique. Directeur de la revue L’Art du comprendre. Ses principaux travaux ont trait à la philosophie de la technique, l’anthropologie philosophique, l’herméneutique, les logiques réticulaires et la pensée stratégique. En collaboration avec Gilles Polycarpe, il a publié L’homme machinal (Syros, Paris 1990) et Le  réseau  et  l’infini (Economica, Paris 1997). Conférencier (notamment à l’EHESS), collaborateur de plusieurs revues spécialisées, il est aussi l’auteur de plusieurs entrées du Dictionnaire de stratégie paru aux PUF (collection « Quadrige ») en 2006. Dernier ouvrage paru : Du citoyen et des religions. Liberté, souveraineté et laïcité (Berg international, 2013).

• Jean-François Gautier. Docteur en philosophie. Essayiste, musicologue et historien des sciences. Ancien directeur de l’édition française de l’encyclopédie L’Astronomie, publiée chez Atlas, il a notamment publié L’aventure des sciences. Images des sciences et techniques (avec Yves Beaujard, May, 1988), L’univers existet-il ? (Actes Sud, 1994), Palestrina ou l’esthétique de l’âme du monde (Actes Sud, 1994), La sente s’efface (Le Temps qu’il fait, 1996), Claude Debussy. La musique et le mouvant (Actes Sud, 1997), Logique et pensée médicale (Avenir des sciences, 2002), Le sens de l’histoire. Une histoire du messianisme en politique (Ellipses, 2013), etc.

• Jean-Claude Kaufmann. Né à Rennes en 1948. Sociologue, directeur de recherche au CNRS depuis 2000. Spécialiste de la vie quotidienne, il s’est surtout intéressé à la question de l’identité, ainsi qu’aux thématiques de la subjectivité et de la socialisation. Il est l’auteur de La vie ordinaire (Greco, 1989), Sociologie du couple (PUF, 1993), La femme seule et le prince charmant (Nathan, 1999), Premier matin (Armand Colin, 2002), L’invention de soi. Une théorie de l’identité (Armand Colin, 2004), Quand Je est un autre (Armand Colin, 2008), L’étrange histoire de l’amour heureux (Armand Colin, 2009), La guerre des fesses (Jean-Claude Lattès, 2013), Identités : la bombe à retardement (Textuel, 2014), Un lit pour deux (JeanClaude Lattès, 2015), etc.

• Alain Kimmel. Professeur de civilisation française contemporaine, chargé d’enseignement au Centre international d’études pédagogiques de Sèvres. Il a également enseigné à l’Institut d’études politiques de Paris et à l’Université de Paris XII. Rédacteur en chef de la revue Échos, pour comprendre la société française actuelle, dans laquelle il a publié de nombreux articles et dossiers, il a aussi collaboré régulièrement à la revue Le français dans le monde. Auteur de Certaines idées de la France (Diesterweg, 1982), Vous avez dit France ? (Hachette, 1987, 2e éd. 1992), Le nouveau Guide France (Hachette, 1990, 1994 et 1996, en collab. avec Guy Michaud), il a coordonné et présenté les actes du séminaire Temps présent et quotidien (Didier, 2001).

• Jean-François Mattéi. Né à Oran en 1941, décédé à Marseille le 24 mars 2014. Docteur d’État ès lettres, agrégé de philosophie, ancien élève de Pierre Aubenque et de Pierre Boutang, il était depuis 1980 professeur de philosophie grecque et de philosophie politique à l’Université de Nice Sophia Antipolis. En 1996, il avait été élu membre de l’Institut universitaire de France. On lui doit de nombreux ouvrages, parmi lesquels La métaphysique à la limite. Cinq essais sur Heidegger (avec Dominique Janicaud, PUF, 1983), Heidegger et Hölderlin (PUF, 2001), La barbarie intérieure. Essai sur l’immonde moderne (PUF, 1999), La crise du sens (Cécile Defaut, 2006), Le regard vide. Essai sur l’épuisement de la culture européenne (Flammarion, Paris 2007), Le sens de la démesure (Sulliver, 2009), L’identité de l’Europe (avec Chantal Delsol, PUF, 2010), Le procès de l’Europe (PUF, 2011), La puissance du simulacre. Dans les pas de Platon (François Bourin, 2013), L’homme dévasté (Grasset, 2015). L’entretien avec lui publié dans ce numéro a été réalisé quelques mois avant sa disparition.

• Jules Michelet. Historien et écrivain français (1798-1874). Nommé en 1831 chef de la section historique aux Archives nationales, il orienta ses recherches vers le passé national et publia, de 1833 à 1844, les six volumes de son Histoire de France. Il écrivit aussi une Histoire de la Révolution française, en sept volumes (1847-1853). Acquis aux idées démocratiques, cherchant dans l’histoire une « résurrection de la vie intégrale », il considérait l’évolution de l’humanité comme un « puissant travail de soi sur soi ». Familier des formules épiques ou lyriques (« telle est la patrie, tel est l’homme »), son œuvre revêt aussi une dimension poétique et romantique, ce qui ne l’empêche pas de se fonder sur une documentation rigoureuse. Nous publions dans ce numéro un extrait de l’un de ses derniers ouvrages, La France en Europe (1871).

• Michel Mourlet. Né à Bois-Colombes en 1935. Écrivain, journaliste, théoricien du cinéma, ancien directeur de Présence du cinéma (1961-1966). Son article « Sur un art ignoré », paru en août 1959 dans les Cahiers du cinéma, fut à l’origine du mouvement cinéphile « mac-mahonien ». En 1971, il fut aussi le fondateur du journal Matulu. Il a enseigné la théorie de la communication audiovisuelle à l’Université de Paris I durant les années 1980. Depuis novembre 2006, il anime l’émission « Français, mon beau souci » sur Radio-Courtoisie. Il est l’auteur de nombreux essais, romans et pièces de théâtre, parmi lesquels Sur un art ignoré (Table ronde, 1965), Cecil B. DeMille (Seghers, 1968), La chanson de Maguelonne (Table ronde, 1973), Patrice et les bergères (SPL, 1978), La sanglière et autres pièces (Loris Talmart, 1987), Discours de la langue (Loris Talmart, 1989), Le crépuscule de la modernité (Guy Trédaniel, 1989), La guerre des idées (Guy Trédaniel, 1993), Les maux de la langue (Bartillat, 1996), La télévision ou le mythe d’Argus (France-Univers, 2001), Histoire d’un  maléfice (é/dite, 2001), Français,  mon  beau  souci (France-Univers 2009), L’écran éblouissant. Voyages en cinéphilie 1958-2010 (PUF, 2011).

• Fabrice Valclérieux. Universitaire, spécialiste des questions d’éducation et des problèmes relatifs aux relations culturelles internationales. Il a fondé le Groupe d’études pour une nouvelle éducation (GENE) et créé la revue Nouvelle Éducation, dont il fut le rédacteur en chef. Journaliste, il a collaboré au Figaro-Magazine et écrit régulièrement dans la revue Éléments.
• Charles Taylor. Philosophe et sociologue canadien né en 1931 à Montréal. Professeur émérite de science politique et de philosophie à l’Université McGill, où il a enseigné de 1961 à 1997. Après s’être surtout intéressé à la psychologie cognitive, à la théorie du langage, à la signification et à l’interprétation, il a publié de nombreuses études consacrées aux notions de reconnaissance et de multiculturalisme, de communauté et d’identité. En 2007, il a été nommé par le gouvernement québécois coprésident (avec Gérard Bouchard) de la Commission de consultation sur les pratiques d’accommodement reliées aux différences culturelles. Parmi ses ouvrages publiés en français, il faut surtout citer Rapprocher les solitudes. Ecrits sur le fédéralisme et le nationalisme au Canada (Presses de l’Université Laval, 1992), Hegel et la société moderne (Cerf, 1998), Les sources du moi. La formation de l’identité moderne (Seuil, 1998), Multiculturalisme. Différence et démocratie (Aubier, 1993), La liberté des Modernes (PUF, 1999), L’âge séculier (Seuil, 2011). Le texte que nous publions est extrait des Sources du moi.

• Jure Georges Vujic. Écrivain franco-croate, auteur notamment de Fragments de la pensée géopolitique (ITG, Zagreb), Éloge de l’esquive (Ceres, Zagreb), Le terrorisme intellectuel. Bréviaire hérétique (Hasanbegovic, Zagreb), La guerre des mondes. Eurasisme contre atlantisme (Minerve, Zagreb), La  Croatie  et  la  Méditerranée. Aspects géopolitiques (Éditions de l’Académie diplomatique du ministère des Affaires étrangères et des Affaires européennes, Zagreb), Un Ailleurs européen. Hestia sur les rivages de Brooklyn (Avatar, 2011), La modernité à l’épreuve de l’image. L’obsession visuelle de l’Occident (L’Harmattan, 2012).

• Simone Weil. Philosophe et écrivain français (1909-1943). D’abord élève de l’École Normale supérieure et agrégée de philosophie, elle fut successivement ouvrière chez Renault (1934-1935), engagée dans les Brigades internationales (1936) et ouvrière agricole (1941), avant de quitter la France en 1942 pour New York, puis pour Londres, où elle travailla pendant quelque temps dans les bureaux de la France combattante. À l’exception de ses Réflexions sur les causes de la liberté et de l’oppression sociale, tous ses livres ont été publiés après sa mort, grâce notamment à Gustave Thibon : La pesanteur et la grâce en 1947, L’enracinement en 1950, La condition ouvrière en 1951, La source grecque en 1953, Oppression et liberté en 1955, Ecrits historiques et politiques en 1960. Nous publions dans ce numéro un extrait de L’enracinement.


Le numéro 40 est en vente au prix de 24.00 euros sur Eléments et Krisis Diffusion


Les contributeurs de ce numéro sur l'identité s’attachent à analyser le concept sous différents angles. Alain Kimmel, par exemple, propose une généalogie historique de l’identité française, quand Jean-François Mattéi porte l’analyse sur le terrain de l’identité européenne. D’autres, Louis Baladier et Michel Mourlet notamment, traitent la question identitaire sous son angle culturel, à travers le prisme du cinéma et de la littérature. Adoptant une approche plus conceptuelle, Alain de Benoist et Jean-Claude Kaufmann questionnent, quant à eux, la notion même d’identité, sur le plan individuel et collectif. L’identité authentique est «ce qui nous permet de toujours changer sans jamais cesser d’être nous-mêmes» (Alain de Benoist).















"CHRÉTIENS ET PAÏENS" (4/4), dialogue entre François Flahault et Thibault Isabel.









Thibault Isabel : Louis Dumont estimait qu’entre les cultures traditionnelles (ou païennes) et les cultures modernes (ou chrétiennes, voire post-chrétiennes), on assistait à l’opposition entre des cultures collectivistes/holistes et des cultures individualistes. A vos yeux, les cultures traditionnelles mettent-elles purement et simplement l’accent sur le groupe, ou plutôt sur une autre conception de l’individuation, qui associerait la personne humaine à son environnement sans les affranchir totalement l’un de l’autre ? 


François Flahault : Louis Dumont a introduit en effet une distinction très tranchée. C’était un pionnier, et il faut lui reconnaître cette circonstance atténuante ; mais de nombreux anthropologues ont signalé que ce qu’ils observaient sur le terrain était moins net.

La notion d’individu a deux faces. Il y a l’idée que nous nous faisons de nous-mêmes ; et il y a la manière dont, en pratique, nous nous comportons vis-à-vis des autres. Du côté de l’image que nous nous faisons de nous-mêmes, il est certain que la culture occidentale, avec sa tradition platonicienne et chrétienne (articulée autour de l’idée d’une âme indépendante de la lignée), a promu une vision extrêmement individualiste. Il y aurait en chaque homme une sorte de cœur ou de noyau qui serait le véritable soi, par nature suprasocial. Cette croyance a profondément marqué notre culture et s’est sécularisée avec le romantisme, en trouvant des relais dans la philosophie (la fameuse « substance pensante »), puis chez les transcendentalistes américains (Emerson, Thoreau). La psuchè de Platon est finalement devenue le psychisme – un psychisme souvent conçu comme le vrai « soi », le « self » (on connaît l’expression anglo-saxonne « Be yourself ! », que j’ai choisie comme titre pour l’un de mes livres).

Dans les autres cultures, on peut dire, quitte à simplifier, que les différentes sortes d’« âme » ou d’énergie censées constituer l’être humain ne sont pas considérées comme formant le noyau et l’identité de la personne, celle qui pense et qui parle. L’identité d’un homme, c’est la place qu’il occupe dans la parenté et la société. Et même lorsque l’on croit que l’« âme » d’un être humain, à la suite de son décès, se réincarne dans le corps d’une autre personne ou d’un animal, il n’est plus lui-même : il est un autre. Chez Aristote, l’âme n’est pas la personne, c’est la force de vie qui nous anime.

Toutes les sociétés, semble-t-il, se sont plu à imaginer un monde invisible et à le peupler de différentes entités. Mais cet « autre monde » n’est pas identique à l’autre monde chrétien. Chez nous, l’autre monde est au-dessus de celui dans lequel nous vivons, c’est le monde céleste de l’éternité et de l’Etre, d’où notre âme provient et où, si elle est sauvée, elle retournera, par opposition à un ici-bas en proie au devenir. Dans les sociétés dites traditionnelles, le monde invisible se mêle au visible, les « esprits » sont partout ; et le monde où se rendent les morts n’est pas au Ciel, il est à côté, séparé par un fleuve, ou sous la terre, à l’exemple des corps inhumés.

Dès que l’on passe de l’idée de soi aux pratiques relationnelles, on n’observe plus du tout le même contraste entre nous et les autres. Les anthropologues ont observé dans nombre de sociétés traditionnelles des pratiques quotidiennes individualisantes et individualistes : chez les Jivaros étudiés par Philippe Descola, par exemple, ou en Nouvelle Guinée, où Jared Diamond a été frappé par le discernement dont font preuve des individus dans la connaissance de leur environnement et leur capacité d’observation. Et l’on pourrait mentionner encore les aborigènes d’Australie, chez qui l’autonomie individuelle et la capacité à faire des choix par soi-même sont valorisées. Les personnes qui font partie de ces sociétés ne conçoivent pas de la même manière que nous ce que c’est que de penser par soi-même (sans doute ne cherchent-ils même pas à s’en faire une idée) ; mais cela ne prouve aucunement qu’en pratique, ils ne sont pas capables de penser par eux-mêmes.

Nous nous trompons beaucoup sur nous-mêmes et sur les membres de sociétés éloignées parce que nous croyons généralement, à tort, que notre conception de l’individu est la source ou la cause de ce que nous sommes en réalité. Cela nous conduit à penser que, dans les cultures où nous ne retrouvons pas cette conception de l’individu, les gens ne sont pas aussi individualisés que nous et que, comme on dit, ils se fondent dans le groupe (alors que c’est plutôt le regard que nous portons sur eux qui nous les fait voir comme « tous pareils »). Notre croyance dans le pouvoir qu’aurait notre conception de l’individu de nous individualiser nous conduit à sous-évaluer le rôle des pratiques individualisantes et ne pas voir le rôle qu’elles jouent dans des sociétés que nous classons trop vite comme holistes.

En réalité, la différence la plus intéressante entre la culture occidentale et la plupart des autres réside moins dans le fait que nous nous trouverions du côté de l’individu et eux du côté du groupe, mais plutôt dans le fait que notre conception spontanée de l’individu est celle d’une substance auto-existante, alors que les sociétés traditionnelles conçoivent plus volontiers l’individu comme existant dans et par ses relations avec son entourage : la condition de vivant implique l’interdépendance. Or, la personne humaine est un vivant ; elle est donc vouée à un mode d’être que l’on peut qualifier d’écologique, au même titre que les plantes et les animaux.

Tout se passe comme si, pour la tradition occidentale, le corps humain faisait partie des vivants, mais non pas son esprit, son soi. Descartes, par exemple, admet qu’il a été engendré par ses parents, mais c’est pour préciser aussitôt qu’ils n’ont donné naissance qu’à son corps, non à son âme, laquelle lui a été donnée directement par Dieu.

Il est certes beaucoup question de vie dans le christianisme. Mais cela n’a rien à voir avec la vie des plantes et des animaux (le blé et la vigne, le pain et le vin ne sont que des métaphores de la « vraie » vie). La vie véritable n’est pas celle qui anime notre corps et notre psychisme, c’est celle que nous confère le sacrifice du Christ, c’est la vie divine, c’est-à-dire la vie après la mort.





Thibault Isabel : Le mode de pensée « païen » a-t-il malgré tout perduré dans certains aspects de la culture occidentale, en dépit de l’influence chrétienne ?


François Flahault : Le paganisme a subsisté, comme chacun sait, dans toutes sortes de croyances et de pratiques populaires qui ont été incorporées au christianisme (un sujet de scandale pour les protestants, qui ont voulu épurer la religion de ses composantes païennes). La haute culture païenne de l’Antiquité comportait également tout un versant esthétique et littéraire dont les notables chrétiens des premiers siècles étaient imprégnés et qu’ils n’étaient pas toujours disposés à  abandonner. On peut parler à ce sujet d’un imaginaire pastoral, lequel prolonge les plaisirs de la maison de campagne par la lecture de Théocrite ou d’Ovide, avec leurs évocations d’une Arcadie où hommes et dieux étaient encore proches les uns des autres. Tout cet imaginaire, avec ses divinités et ses mythes, qui s’exprimait dans les arts et la littérature, pouvait être toléré par le christianisme à condition que soit reconnu à celui-ci le monopole de la vérité.

Cet imaginaire reviendra en force, à la Renaissance, et nourrira à nouveau les arts et les lettres. Les riches marchands, les notables italiens et même des papes semblent avoir décidé que la religion n’allait tout de même pas les empêcher de vivre. Et pour cela, ils ont su mettre à profit le partage entre le domaine de la vérité et celui de l’agrément. Il est fascinant de voir comment les peintres de la Renaissance et du XVIIe siècle, selon les commandes qui leur étaient faites, ont peints des tableaux religieux aussi bien que des scènes illustrant des thèmes païens. Ceux-ci sont en particulier souvent empreints d’un franc érotisme, comme on le voit par exemple dans les œuvres du Titien ou, plus tard, de Poussin. 

En somme, en renouant avec l’Antiquité, la Renaissance n’a redonné vie qu’à la composante esthétique de l’héritage païen. Elle n’a pas tiré profit de la cosmologie et de l’anthropologie qui furent celles du polythéisme. Ceci, parce que, comme on l’a vu, le monopole que le christianisme exerçait sur la vérité l’interdisait ; mais aussi parce que cette cosmologie et cette anthropologie étaient déjà devenues étrangères, inacceptables, et même incompréhensibles pour les philosophes de l’Antiquité. C’était notamment le cas des platoniciens et des stoïciens qui s’employèrent à plaquer des interprétations allégoriques sur les textes d’Homère et sur les mythes, les pliant ainsi de force à leur propre mode de pensée. Mais c’était déjà le cas aussi de Parménide. En effet, lorsqu’il déclare qu’il ne laissera personne dire que l’être provient du néant, ce n’est pas contre une faute logique que, comme on le croit souvent, il s’insurge ; c’est contre la Théogonie d’Hésiode, où l’on voit les existants se former à partir d’une sorte de non-être, le chaos primordial, en se limitant et se différenciant. Il nous faut donc aujourd’hui – ce serait, en quelque sorte, une seconde Renaissance – nous pencher à nouveau sur les polythéismes, non pas seulement aux fins d’érudition, mais pour en saisir les implications philosophiques et en tirer profit.






Extrait du texte "CHRÉTIENS ET PAÏENS", dialogue entre François Flahault et Thibault Isabel publié dans Krisis : Polythéisme/Monothéisme ?. La trois premières de cet entretien se trouvent sur ce blog (dans "Articles et Entretiens"): 







François Flahault. Philosophe. Membre du Centre de recherche sur les arts et le langage et directeur de recherche émérite au CNRS. On lui doit une multitude d’ouvrages, parmi lesquels Où est passé le bien commun ? (Mille et une nuits, Paris 2011), Le crépuscule de Prométhée (Mille et une nuits, Paris 2008), Adam et Eve. La condition humaine (Mille et une nuits, Paris 2007), Be Yourself. Au-delà de la conception occidentale de l’individu (Mille et une nuits, Paris 2006), Le paradoxe de Robinson. Capitalisme et société (Mille et une nuits, Paris 2005), Le sentiment d’exister. Ce soi qui ne va pas de soi (Descartes & Cie, Paris 2002) ou encore La méchanceté (Descartes & Cie, Paris 1998).







Thibault Isabel. Né en 1978, à Roubaix. Docteur en esthétique, il est également diplômé en lettres et en histoire du cinéma. Il mène désormais ses recherches dans le champ de la philosophie générale, de l’anthropologie culturelle et de l’étude comparée des mentalités et des systèmes de pensée. Il a publié de nombreux articles dans des revues spécialisées, ainsi que cinq ouvrages présentés sur http://www.leblogdethibaultisabel.blogspot.fr/ et www.thibaultisabel.com.



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Au sommaire de Krisis : Polythéisme/Monothéisme ?



Kostas Axelos. Né en 1924 et mort en 2010. Philosophe français d’origine grecque, il fut professeur à la Sorbonne et spécialiste d’Héraclite, de Marx, de Nietzsche et de Heidegger. Sa pensée compte sans doute parmi les plus marquantes de la seconde moitié du XXe siècle. On lui doit notamment Marx, penseur de la technique, Editions de Minuit, Paris 1961, Le jeu du monde, Editions de Minuit, Paris 1969, Métamorphoses, Editions de Minuit, Paris 1991 et Réponses énigmatiques, Editions de Minuit, Paris 2005. Le texte que nous publions est tiré de Héraclite et la philosophie, Editions de Minuit, Paris 1962.

Geneviève Béduneau. Née en 1947. Docteur en théologie, elle a en outre suivi pendant sept ans les cours d’Antoine Faivre à l’EPHE, et pendant quatre ans les cours de Jean-Loup Lemaître. Elle a longtemps enseigné l’histoire de l’Eglise à l’Institut de théologie orthodoxe de Paris. Elle est l’auteur de nombreux articles dans les revues Balkans-infos, Présence orthodoxe, Liber mirabilis et Oniros. Elle anime enfin un site intitulé Réflexions sur les temps qui courent peut-être (à l’adresse : http://reflexsurtempscourants.blogspot.com).

Frédéric Dufoing. Né en 1973, à Liège. Il est diplômé en philosophie et sciences politiques. Essayiste et critique, il a fondé et co-dirigé la revue Jibrile avec Frédéric Saenen. Il est aussi l’auteur d’un livre intitulé L’écologie radicale (Infolio, Paris 2011), travaille sur les œuvres d’Ivan Illich (« Ivan Illich, critique de la modernité industrielle », in La Presse littéraire, Paris 2007) et de Wendell Berry, ainsi que sur l’éthique animale. Il a en outre publié des chroniques sur le cinéma (« Fellini, composteur d’Italie », in La Revue du cinéma, Paris 2007) et sur la musique post-punk britannique (« Factory, enquête sur un exercice de nostalgie intégrale », Gueules d’amour, Mille et une nuits, Paris 2003).

Michel Maffesoli. Né en 1944, à Graissessac. Ancien élève de Gilbert Durant et Julien Freund, il est professeur de sociologie à l’Université Paris Descartes, administrateur du CNRS et membre de l’Institut universitaire de France. Il a fondé en 1982 avec Georges Balandier le Centre d’études sur l’actuel et le quotidien (CEAQ) et dirige la revue Sociétés, ainsi que les Cahiers européens de l’imaginaire. Il est aussi secrétaire général du Centre de recherche sur l’imaginaire et membre du comité scientifique des revues Space and culture et Sociologia internationalis. Il a reçu le titre de docteur honoris causa des universités de Bucarest, Porto Allegre et Braga. On lui doit près de trente livres, parmi lesquels on citera Sarkologies. Pourquoi tant de haine(s) ? (Albin Michel, Paris 2011), La crise est dans nos têtes ! (Jacob-Duvernet, Paris 2011), Matrimonium (CNRS Editions, Paris 2010), Apocalypse (CNRS Editions, Paris 2009), La République des bons sentiments (Rocher, Paris 2008), Le réenchantement du monde. Morales, éthiques, déontologies (La table ronde, Paris 2007), L’instant éternel. Le retour du tragique dans les sociétés postmodernes (La table ronde, Paris 2003), Du nomadisme. Vagabondages initiatiques (Le livre de poche, Paris 1997) et Le temps des tribus (Le livre de poche, Paris 1991). Michel Maffesoli dispose enfin d’un site personnel : www.michelmaffesoli.org.

Louis Ménard. Né à Paris en 1822 et mort en 1901. Il fut l’ami d’enfance de Baudelaire, avant de se tourner tour à tour vers les études littéraires et la chimie (dans laquelle il se distingua en découvrant le collodion). Il fut un fervent partisan de la révolution de 1848, et dut ensuite s’exiler à Londres, puis à Bruxelles, où il fit la connaissance de Karl Marx ; il soutiendra d’ailleurs toute sa vie le socialisme, dont il occupera les positions les plus radicales. Il revint à Paris après l’amnistie de 1852, et publia alors un premier recueil de poèmes, dans le style antiquisant de son ami Leconte de Lisle. Son principal champ d’activité fut sans doute néanmoins l’étude de la Grèce ancienne, à laquelle il se consacra à travers ses deux thèses de doctorat (à savoir De sacra poesi Graecorum et La morale avant les philosophes, en 1860), ainsi que plusieurs ouvrages ultérieurs comme Le polythéisme hellénique (1863), Histoire des Grecs (1894) ou Les questions sociales dans l’Antiquité (1898). Il s’intéressa aussi plus largement à l’histoire religieuse, avec notamment Histoire des anciens peuples de l’Orient (1882), Histoire des Israélites d’après l’exégèse biblique (1883) et Etudes sur les origines du christianisme (1893). Et il écrivit enfin des livres de poésie ou de philosophie marqués par le souci de promouvoir et de réhabiliter la pensée païenne, comme dans Rêveries d’un païen mystique (1876) et Opinions d’un païen sur la société moderne (1895). Notons qu’on lui doit également la traduction des livres attribués à Hermès Trismégiste (en 1866). A la fin de sa vie, il devint professeur à l’Ecole des Arts décoratifs (1887), et il milita pour l’adoption d’une orthographe réformée et simplifiée. Le texte que nous publions ici est emprunté au Polythéisme hellénique (Livre III, Chapitre I, « Le sacerdoce »).

Walter Otto. Né en 1874 et mort en 1958. Philologue allemand spécialisé dans l’étude de la religion grecque antique, on le connaît notamment pour des œuvres comme Dionysos. Le mythe et le culte, Gallimard, Paris 1969 (1933) ou L’esprit de la religion grecque ancienne. « Theophania », Berg, Paris 1995 (1959). Le texte que nous reprenons est tiré de Les dieux de la Grèce. La figure du divin au miroir de l’esprit grec, trad. de C.-N. Grimbert et A. Morgant, Payot, Paris 1981 (1929).

Jean Soler. Né en 1933 à Arles-sur-Tech. Agrégé de lettres, il a enseigné le français, le grec et le latin, avant d’entrer au Ministère des Affaires étrangères et d’être nommé directeur du Centre de civilisation française à l’Université de Varsovie (1965-1968). Il a aussi été conseiller culturel de l’ambassade de France en Israël de 1969 à 1973 et de 1989 à 1993, et a encore exercé les mêmes fonctions à Téhéran (1973-1977) et à Bruxelles (1977-1981). Il a été directeur régional des Affaires culturelles pour la région Provence-Alpes-Côte d’Azur (1981-1985) et secrétaire général du Conseil national des langues et des cultures régionales (1985-1987). Comme auteur, il a collaboré à l’Histoire universelle des Juifs, sous la direction d’Elie Barnavi (Hachette, Paris 1992). Il a également élaboré une trilogie intitulée « Aux origines du Dieu unique », composée de L’invention du monothéisme (De Fallois, Paris 2002), de La loi de Moïse (De Fallois, Paris 2003), ainsi que de Vie et mort dans la Bible (De Fallois, Paris 2004). On lui doit enfin plus récemment La violence monothéiste (De Fallois, Paris 2008). Le texte que nous publions dans ce numéro a déjà été diffusé sur le site : http://www.aroumah.net.

Philippe Simonnot. Né en 1941. Docteur en sciences économiques, il dirige l’Observatoire économique du droit (Université de Versailles-Saint-Quentin) et enseigne l’analyse économique du droit dans les Facultés de droit de Paris X (Nanterre) et de Versailles. Il est également le fondateur et le directeur de l’Observatoire des religions et de l’Observatoire économique de la Méditerranée. Il publie épisodiquement des chroniques économiques dans la presse, notamment au Monde et au Figaro. On lui doit récemment Delenda America (Editions Baudelaire, Lyon 2011 ; cf. le site http://www.delendaamerica.fr/), ainsi que Le jour où la France sortira de l’Euro (Michalon, Paris 2010), Enquête sur l’antisémitisme musulman. De ses origines à nos jours (Michalon, Paris 2010), Le marché de Dieu. L’économie des religions monothéistes (Denoël, Paris 2008), Les papes, l’Eglise et l’argent. Histoire économique du christianisme, des origines à nos jours (Bayard, Paris 2005), Economie du droit (2). Les personnes et les choses (Les belles lettres, Paris 2004), L’erreur économique. Comment économistes et politiques se trompent et nous trompent (Denoël, Paris 2003), Economie du droit (1). L’Invention de l’Etat (Les belles lettres, Paris 2003) et Vingt-et-un siècles d’économie, en vingt-et-une dates-clés (Les belles lettres, Paris 2002).



LA POLÉMIQUE ONFRAY/BENOIST/VALLS : EXTRAITS DU DÉBAT


Débat Onfray de Benoist Valls

Rappel des faits par Boulevard Voltaire : Michel Onfray assure qu’il sera toujours en empathie avec une idée juste, qu’elle soit de droite ou de gauche, plutôt qu’avec une idée fausse, qu’elle soit de gauche ou de droite. D’où l’estime qu’il semble porter à Alain de Benoist, et dont Manuel Valls vient de lui faire bruyamment reproche.


Extraits choisis des réponses d’Alain De Benoist, Robert Ménard et Gabriel Robin



Débat Onfray de Benoist Valls
Alain de Benoist 
«Je suis bien conscient de l’inaptitude de l’immense majorité des hommes politiques à comprendre quoi que ce soit aux débats d’idées. Les idées divisent, c’est bien connu, alors qu’ils veulent avant tout rassembler. Manuel Valls, qui est à peu près inculte, ne fait pas exception à la règle. La seule chose qui le préoccupe est de savoir comment qualifier le Parti socialiste au second tour de la présidentielle de 2017. Ce ne sont pas les lecteurs qui l’intéressent, mais les électeurs.
J’ai publié à ce jour près de 100 livres, plus de 2.000 articles et 600 entretiens. Manuel Valls n’en a bien entendu pas lu la moindre ligne. Il ne connaît de moi que ce qu’il a lu sur la fiche qu’on lui a transmise.

Il fait partie de cette classe dirigeante qui sent aujourd’hui le sol se dérober sous elle. Ses propos pathétiques montrent qu’il a totalement pété les plombs.
Loin de s’être «droitisé», contrairement à ce qu’affirme le Premier ministre, [Michel Onfray] campe au contraire sur ses positions libertaires et socialistes proudhoniennes. Il n’a donc que mépris pour un gouvernement réformiste libéral, qui a trahi toutes ses promesses pour se mettre à la remorque des marchés financiers et, dans le domaine de la politique étrangère, au service des Américains.
J’ai des idées de gauche et des valeurs de droite, mais il y a bien longtemps que je ne me définis plus par rapport à ce clivage, aujourd’hui devenu totalement obsolète. De surcroît, je ne suis pas un acteur de la vie politique, mais seulement un observateur. 
Je continue à m’exprimer dans mes livres, dans les revues que je dirige, Krisis et Nouvelle École, et dans le magazine Éléments, dont je suis l’éditorialiste. Plutôt que de procrastiner, je m’opiniâtre.»

Débat Onfray de Benoist Valls
Gabriel Robin, juriste 


«Pensez-donc qu’un Premier ministre en exercice a accusé un philosophe plébiscité par les Français de « perdre les repères » pour avoir simplement préféré l’éthique de l’intellectuel à la dialectique éristique des propagateurs officiels du bien universel. Sur le plan moral, on constatera donc que l’ingérence guerrière (complémentaire de l’ingérence culturelle du gouvernement) est plus valorisée par le gouvernement que les écoles populaires de Michel Onfray ou la discrète application d’Alain de Benoist. C’est ainsi que les nations s’achèvent, et les histoires des hommes s’arrêtent : lorsque la transgression devient la norme.»




Débat Onfray de Benoist Valls
Robert Ménard 

«Il fut un temps lointain où les politiques lisaient les philosophes, et un temps encore plus reculé où ils les comprenaient. Dans une époque où on lit peu et où ne pas comprendre est encore la meilleure façon de se protéger de la réalité, il n’est plus extravagant de voir un Premier ministre monter en chaire médiatique pour sermonner un philosophe.
Le crime de Michel Onfray est d’une gravité extrême. D’abord parce qu’il s’agit d’un crime contre la République. De cette République qui n’en finit plus de pourrir sur pied comme une récolte dont nul ne veut plus. En Ve République, l’intelligence est bannie de la cité. Nul ne doit lui donner eau et pain.»