Quelle identité? Extrait du Krisis 40: Identité?




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Photo extraite de la revue Elements

  





Extrait de l'article publié dans Krisis 40 : Identité ?


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Malheureux celui qui, croyant ainsi pouvoir alléger son âme de ses péchés, 
rejette au néant l'éternelle jeunesse de ses origines !

Le ferment de notre identité

Demandons-nous d'abord ce qui nous a poussé à nous perdre, nous, Européens, quels sont nos défauts qui nous ont conduits à cette laideur du monde que tout provincial peut constater en prenant l'autoroute et en entrant (interminablement) dans nos grandes villes. Et, de grâce, commençons vraiment à nous aimer, à redécouvrir notre pays, nos paysages, nos villages, la chair même de cette civilisation dont nous sommes si fiers ! Son esprit se situe humblement à l'étage de l'humus. Nul besoin de l'échelle de Jacob pour aller déranger le bon Dieu ! La familiarité avec les bois, les champs, les chemins nous transporte dans les contrées de haute mémoire, comme ce monde des essences qu'évoque Platon. 

Que tout un chacun fasse l'expérience, même le citadin le plus contaminé : la dérive, un soir d'été, par une colline pleine de senteurs sauvages, le long de vieux murs rongés par la bouche noire de la forêt, les chênes hirsutes au buste roide, les chênes graciles, les noyers généreux, les hêtres longilignes, les noisetiers espiègles, et les ruisseaux frais, courant sous d'antiques ponts, débordant sur des marécages riches de vies diverses, les vaches rouges apaisées sous le soleil ombreux tapissé de moucherons, sur une herbe lasse, après que les battements des machines agricoles se sont éteints ; et le chevreuil surpris, qui fait face un instant, saisi par votre vue, avant de s'enfoncer dans le taillis ; et l'oiseau lourd qui jaillit des fourrés et peine à perdre son essor, tandis que d'autres pépient encore avant d'être enveloppés par les ailes noires de la nuit, et la couleuvre, ou bien la vipère, traversant péniblement l'asphalte de la route, vulnérable et belle, et ces pentes, ces vallons, ces prés dessinés par les bosquets, les haies, les théories d'arbres et d'arbrisseaux, lopins variés, individualisés, qui chantent, murmurent, parlent ; ces esprits que l'on sent, autour de soi, comme les membres d'une famille innombrable et protectrice, intimes des saisons, du temps qui passe et s'enroule, vieux fantômes des Anciens, fugaces et se fondant avec les rochers, les fleurs, les branches feuillues, les troncs enracinés profondément : qui ne les a sentis, nous regardant, nous jaugeant, nous caressant le corps de leurs souffles sans âge ? Car la terre, sauvage ou transformée par le labeur de l'homme, la lande ou la fauve profondeur des forêts, le ravin, le pic, le nuage qui passe, biffé par les chefs brettés des arbres, aussi bien que le clocher d'église qui sourd du sol, avec sa pierre native, chaude et chaleureuse, tout est langage, message, lien. 

Là se trouve l'Europe, dans son terroir découpé en lieux, en pays, dans ses microcosmes, ses réduits aussi copieux que le ciel étoilé. La terre se travaille ou se contemple. Le labeur conduit au respect, à l'amour de la réalité, à l'acceptation de la mort ; la contemplation mène aux dieux, au recueillement, à la présence charnelle dans un monde plein. La luminosité de l'existence est ce ressourcement dans les rêves habités de ceux qui ont façonné le paysage européen. Notre identité ne vient pas du ciel : elle est incarnée ici-bas, pour ceux qui savent la retrouver. Ici, on se sent comme chez soi : on a retrouvé la demeure perdue, oubliée. L'oubli, c'est la faute. La destruction de la paysannerie européenne par la modernisation productiviste et marchande a été un désastre.

La ligne de partage est toute tracée. D'une part, les partisans de l'esprit, de la beauté, de l'authenticité ; de l'autre, ceux qui placent la force stupide, le groupe, la masse, qu'elle soit blanche, rose ou rouge, comme parangons de l'excellence. D'un côté ceux qui pensent que les racines sont dans le cosmos, qui pensent qu'on ne se suffit pas à soi-même, qui croient en l'avènement d'une aristocratie mondiale (qui se connaîtra et se reconnaîtra), et ceux qui ne font aucune distinction entre le bas et le haut.

Si, par le passé, existèrent des communautés identifiables clairement conscientes de leur identité, c'est qu'elles trouvaient leur archè dans le nomos, dans l'ordre des dieux. Ceux-ci ayant momentanément déserté le monde, nous subsistons, survivons dans le désert. Aucune comparaison n'est plus possible avec les temps anciens, qui ne vivent plus que de notre nostalgie. Le nihilisme impose d'autres données. Les vieux concepts, dont on ne saisit pas toujours l'origine douteuse, ne sont plus que balivernes. Il faut trouver nos racines dans l'invention d'un avenir. Les particularités, les différences essentielles entre peuples, dont il faut évidemment défendre la singularité, ne signifieront quelque chose que si s'unissent dans un même combat leurs représentants les plus éminents, ceux qui placent leur vision au plus haut. Je me sens plus proche d'un griot peulh que d'un bouffeur blanc de hamburgers.

Claude Bourrinet  

Source : Fin de l'article Quelle identité ? Paru dans le numéro 40 de la revue Krisis, pp. 28-29. Illustration et mise en page : In Limine =>





Sommaire du Krisis 40: Identité ?

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Alain de Benoist : Identité?
Jean-Claude Kaufmann : Identité individuelle et identité collective
Document : Charles Taylor : Le besoin de reconnaissance
Claude Bourrinet : Quelle identité?
Philippe Forget : Liberté du peuple ou assignation identitaire? Du leurre politique de l’identité originelle
Jean-François Gautier : «Fluctuat nec mergitur» ou la nef de Thésée
Alain Kimmel : Généalogie et histoire de l’identité française
Classique : Jules Michelet : La France devant l’Europe. «Voilà notre forte unité»
Fabrice Valclérieux / Actualité et prégnance de la question identitaire en France
Michel Drac : La nature de la France
Claude Bourrinet : L’identité au milieu des ruines
Louis Baladier : Littérature et identité
Michel Mourlet : Cinéma et identité
Entretien avec Jean-François Mattéi : Sur l’identité européenne
Jure Georges Vujic : Herder et Renan à l’heure globale. Identité et mémoire d’Est en Ouest
Alain de Benoist : Problématique de l’identité juive
Le texte : Simone Weil : L’enracinement. «Toutes les fidélités, tous les attachements sont à conserver»



Les contributeurs de ce numéro sur l'identité s’attachent à analyser le concept sous différents angles. Alain Kimmel, par exemple, propose une généalogie historique de l’identité française, quand Jean-François Mattéi porte l’analyse sur le terrain de l’identité européenne. D’autres, Louis Baladier et Michel Mourlet notamment, traitent la question identitaire sous son angle culturel, à travers le prisme du cinéma et de la littérature. Adoptant une approche plus conceptuelle, Alain de Benoist et Jean-Claude Kaufmann questionnent, quant à eux, la notion même d’identité, sur le plan individuel et collectif. L’identité authentique est «ce qui nous permet de toujours changer sans jamais cesser d’être nous-mêmes» (Alain de Benoist).
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Poursuivez la réflexion sur le thème de l'identité...

Avec le compte-rendu de la conférence "L'identité : Espoir ou menace ?"
Première d’une série semestrielle de conférences placées sous l’égide de Krisis et d’Eléments dans la capitale des Flandres, la soirée lilloise du 20 janvier dernier a réuni plus de cent personnes, venues écouter Alain de Benoist et Thibault Isabel sur le sujet brûlant de l’identité.
Lien vers l'article sur le blog Eléments: A Lille, l’identité pour le meilleur et pour le pire.

Et le colis Identité, en vente 40 euros sur Krisis Diffusion (port toutes destinations compris).
Il vous permettra de recevoir Krisis 40: Identité ? ainsi que Nous et les autres d'Alain de Benoist.