Libéralisme et morale, Alain de Benoist, Krisis n°32 : Gauche / Droite ?



Krisis DiffusionAu XVIIIe siècle, afin de tirer un trait définitif sur les guerres de religion, le libéralisme s’emploie à «pacifier» politiquement et idéologiquement la société. Comme Jean-Claude Michéa l’a lumineusement exposé, «l’idée s’installe alors peu à peu que l’unique manière d’empêcher le retour des guerres civiles idéologiques est de s’en remettre à un Etat axiologiquement neutre, c’est-à-dire un Etat qui annule toute référence à des valeurs morales, religieuses ou philosophiques, et qui ne tienne par conséquent qu’un discours d’“expert”». L’Etat, en d’autres termes, ne doit plus prétendre trancher entre les différents systèmes de valeurs auxquels les individus choisissent de se référer. Il ne doit plus statuer sur ce qu’Aristote appelait la «vie bonne». Il ne doit plus dire que certaines façons de vivre valent mieux que d’autres, ni chercher à proposer, réaliser ou incarner un idéal philosophique ou religieux particulier. Cette attitude implique une stricte séparation de la sphère publique, ainsi «neutralisée», et de la sphère privée, où les valeurs peuvent continuer d’être vécues et partagées, mais à  la condition de ne pas chercher à déborder dans la sphère publique.


La solution retenue par la modernité libérale pour conjurer le spectre des guerres civiles et religieuses n’est donc pas le modèle de Hobbes (qui propose d’instaurer le Léviathan, l’Etat absolu), mais une «neutralité» qui aboutit tout naturellement à calquer le gouvernement des hommes sur l’administration des choses. «L’objectif devient alors, observe Alain Caillé, de définir des procédures neutres et objectives – dont le marché et le droit sont les principales incarnations – qui permettent de faire fonctionner la société toute seule, indépendamment des motivations bonnes ou mauvaises des hommes». Les décisions des pouvoirs publics devant être aussi «objectives» que possibles, le modèle de l’objectivité est recherché dans la science, et plus précisément dans l’expertise technicienne et «scientifique», seule instance supposée tenir un «discours sans sujet». Ainsi s’ouvre l’ère des «experts», pour qui tous les problèmes sociaux sont des problèmes techniques. Ces problèmes sont censés pouvoir être résolus par des solutions techniques elles aussi. Dans une telle perspective, il est toujours possible de dégager une solution «objectivement» meilleure que les autres. Il en résulte que le politique n’est plus une affaire de choix entre diverses orientations possibles : les discussions idéologiques sont inutiles, puisqu’il y a en définitive qu’une solution possible, qu’une seule solution qui mérite vraiment ce nom.


Dans l’optique libérale, l’Etat neutre est cet Etat qui s’élève au-dessus de la société, où coexistent les opinions les plus différentes, afin de permettre aux hommes d’être «libres». L’Eglise avait déjà distingué pouvoir spirituel et pouvoir temporel ; la modernité libérale sépare les pouvoirs, sépare l’Etat de la société civile, sépare la science de la foi. En réalité, l’attitude libérale envers l’Etat est ambivalente. D’un côté, l’emprise de ce «Dieu mortel» (deus mortalis) doit toujours être limitée, afin qu’il ne menace pas les privilèges de la société civile, conçue comme le lieu d’exercice naturel de la liberté. Mais de l’autre, c’est bien de lui que l’on attend qu’il permette à cette même société civile de se tenir à l’abri des affrontements politiques et religieux du passé.


Michéa montre ici la grande congruence du libéralisme économique et du libéralisme politique. Le premier est censé contribuer à la «pacification» idéologique par le moyen du «doux commerce», non seulement parce que le commerce, posé comme une nouvelle modalité du lien humain, est censé permettre de par sa nature intrinsèque d’échapper aux fatales violence de la politique, en substituant au conflit un modèle contractuel fondé sur une négociation avantageuse pour toutes les parties, mais aussi parce que la priorité donnée à l’économie laisse entrevoir la possibilité de déléguer la gestion des sociétés aux mécanismes impersonnels du marché « autorégulé ». Le libéralisme politique, fondé sur l’«Etat de droit», s’organise quant à lui autour de l’idée que les individus sont entièrement libres de mener la vie qu’ils veulent sous la protection (et l’autorité) d’un droit axiologiquement neutre, seulement chargé de faire en sorte que l’exercice de la liberté des uns ne nuise pas à la liberté des autres (sans que l’on dise d’ailleurs jamais pourquoi, si l’individu doit être libre, il devrait respecter cette injonction de ne pas nuire à autrui qui, de toute évidence, limite sa liberté). «Si le libéralisme doit être compris comme la forme la plus radicale du projet politique moderne, écrit Michéa, c’est donc d’abord parce qu’il ne propose rien moins que de privatiser intégralement ces sources perpétuelles de discorde que représenteraient nécessairement la morale, la religion et la philosophie».


Dans un pareil système, tout ce qui est de l’ordre de la morale ou de la valeur se trouve donc rabattu sur la sphère privée. Les questions morales sont privatisées, et la sphère publique «éthiquement purifiée». Dans l’optique du «pluralisme», les croyances reçoivent le statut de simples opinions, censées par principe être aussi légitimes les unes que les autres, l’important étant que la société économique et marchande puisse fonctionner «librement», sans que des jugements arbitraires viennent perturber le libre jeu des mécanismes «naturels» du marché. «Cela signifie, écrit encore Jean-Claude Michéa, que si l’Etat libéral entend renoncer par principe à définir ce qu’est la “vie bonne”, c’est le marché (et à travers lui l’imaginaire de la croissance et de la consommation) qui se chargera de facto de définir la manière concrète dont les hommes devront vivre».


A cette vue, Michéa oppose l’idée que les sociétés ne peuvent vivre sans un minimum de valeurs partagées, c’est-à-dire sans s’accorder sur une définition minimale de ce qu’est la  vie bonne», cette définition minimale ne devant par ailleurs pas aboutir à une «idéologie métaphysique du Bien», pas plus qu’elle ne doit légitimer une attitude héroïque et guerrière toujours susceptible de conduire à des dérives autoritaires, sinon totalitaires. D’où l’importance qu’il accorde à la notion orwellienne de «décence commune» (common decency), laquelle recouvre les qualités auxquelles a de tout temps adhéré le sens commun, surtout dans les classes populaires : honnêteté, solidarité, générosité, loyauté, esprit de don, sens de la gratuité, sens de l’honneur, goût de la réciprocité et de l’entraide, etc.



Krisis DiffusionExtrait de l'article "Libéralisme et morale"

Alain de Benoist, revue Krisis n°32 : Gauche / Droite ?

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      Au sommaire ce numéro : (épuisé)
  • Alain de Benoist : Libéralisme et morale.
  • Massimo Cacciari : Sinisteritas.
  • Costanzo Preve : Communautarisme et communisme. Une réflexion historique et philosophique sur deux termes.
  • K. Steven Vincent : Nationalisme et patriotisme dans la pensée socialiste française du XIXe siècle.
  • Allen Wood : Marx et l’égalité.
  • Thibault Isabel : Le concept de «propriété» dans la pensée de Proudhon.
  • Hubert Lagardelle : La crise révolutionnaire du socialisme français. «Organisation de parti» ou «organisation de classe» (1905).
  • Philippe Van Parijs : La gauche doit-elle être socialiste ?
  • Entretien avec Alexandre Douguine : Qu’est-ce que l’eurasisme ?
  • José Ortega y Gasset : «Deux formes d’hémiplégie morale». 


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Le Moment populiste, Gauche / Droite, c'est fini ! ouvrage d'Alain de Benoist

L’extraordinaire défiance de couches de population toujours plus larges envers les « partis de gouvernement » et la classe politique en général, au profit de mouvements d’un type nouveau, qu’on appelle « populistes », est sans nul doute le fait le plus marquant des transformations du paysage politique intervenues depuis au moins deux décennies. Le phénomène tend même à s’accélérer, comme l’a montré l’élection de Donald Trump, survenant quelques mois après le « Brexit » britannique. Partout se confirme l’ampleur du fossé séparant le peuple de la Nouvelle Classe dominante. Partout émergent de nouveaux clivages qui rendent obsolète le vieux clivage droite-gauche.
Mais que faut-il exactement entendre par « populisme » ? S’agit-il d’un simple symptôme d’une crise générale de la représentation ? D’une idéologie ? D’un style ? Ou bien le populisme traduit-il une demande fondamentalement démocratique face à des élites accusées de ne plus faire de politique et de vouloir gouverner sans le peuple ? C’est à ces questions que répond ce livre, qui part de l’actualité la plus immédiate pour situer les enjeux politiques, sociologiques et philosophiques du débat.
Editions Pierre-Guillaume de Roux - ISBN 2-36371-186-1
Prix de vente: 23,90 euros TTC.
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